« C’est l’État qui nous a tués ! » : Ebola en Guinée : la mémoire d’une histoire politique violente

Rubis Le Coq

Article complet du #88 | Des crises sanitaires aux crises politiques

FR : À la suite du décès par Ebola d’un parent, une famille accuse l’État guinéen d’être responsable de sa mort. Qu’est-ce qui a conduit à porter une telle accusation? À partir d’une enquête ethnographique en République de Guinée, cet article montre de quelle manière l’histoire politique guinéenne a influencé le déroulement de l’épidémie d’Ebola de 2014 à 2016 dans les pays du fleuve Mano. Pour comprendre comment les crises politiques du passé façonnent le rapport des Guinéens à la crise sanitaire provoquée par Ebola, je procéderai en trois temps. D’abord, je reviendrai sur les violences d’État qui ont jalonné l’histoire politique de la Guinée depuis son indépendance en 1958. Une des conséquences de ces violences se manifeste par un manque de confiance systémique vis-à-vis des élites et des actions gouvernementales. Puis, je montrerai comment les camps d’internement militaires de Sékou Touré réactivent un rapport à l’enfermement induisant des rumeurs et des comportements de peur face aux Centres de traitement d’Ebola (CTE). Enfin, pour me déprendre des approches fondées sur les « réticences » de la population guinéenne aux dispositifs sanitaires de lutte contre l’épidémie, j’analyserai des formes de résistance s’inscrivant plus largement dans l’histoire des contestations politiques en Guinée.

Mots-clés : Ebola, épidémie, violences politiques, enfermement, réticences, résistance

EN : Following the death of a relative from Ebola, a family accuses the Guinean state of being responsible for his death. What led to such an accusation? Based on an ethnographic survey in the Republic of Guinea, this article shows how Guinean political history influenced the course of the Ebola epidemic between 2014 and 2016 in the Mano River countries. To understand how past political crises shape Guineans’ relationship to the Ebola health crisis, I will proceed in three steps. First, I will review the state violence that has marked Guinea’s political history since its independence in 1958. One of the consequences of this violence is a systemic lack of trust towards government elites and actions. Then, I will show how the military internment camps of Sekou Toure reactivate a relationship to confinement inducing rumors and fearful behaviors towards Ebola Treatment Centers (ETCs). Finally, in order to move away from approaches in terms of the Guinean population’s “reluctance” to the health measures used to fight the epidemic, I will analyze forms of resistance that are part of the history of political contestation in Guinea.

Keywords: Ebola, epidemic, political violence, imprisonment, reluctance, resistance

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