Les catégories populaires face aux nouvelles inégalités

Sous la direction de Pascale Dietrich-Ragon et Xavier Leloup

Le présent numéro invite à réfléchir aux catégories populaires et à leur place au sein des sociétés contemporaines. Une telle réflexion est nécessaire au moment où ces dernières ont à faire face à des inégalités sociales d’un nouveau type (…)

 

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TABLE DES MATIÈRES

 

Pascale Dietrich-Ragon et Xavier Leloup

Présentation du numéro

Article complet

 

Partie 1 – Les trajectoires : mobilité/enfermement


Armelle Testenoire

Genre, stratification et mobilité sociale au sein des classes populaires

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Les rapports de genre et de classe se conjuguent et interagissent de manière différenciée au cours du temps, produisant des configurations qui structurent les devenirs individuels. À partir de plusieurs enquêtes biographiques menées auprès de femmes et de couples hétérosexuels, l’article analyse la dynamique réciproque des rapports de classe et de genre, et la manière dont celle-ci configure les parcours de femmes et de couples de classes populaires. De quelle manière ces rapports s’agencent-ils ? Nous montrerons que parfois ils s’amplifient réciproquement, alors que dans d’autres cas s’ouvrent des voies d’ascension sociale où seules quelques configurations conjugales spécifiques contribuent à la réduction des inégalités de genre.

Gender and class relations combine and interact differently over time, producing configurations that structure individual destinies. On the basis of several biographical surveys of women and heterosexual couples, this paper analyses the reciprocal dynamics of class and gender relations and the way they configure the lives of working-class women and couples. How do these relations interact ? We show that sometimes they mutually amplify each other, while in other cases, paths for upward mobility open up in which only a few specific conjugal configurations help reduce gender inequalities.

Hugo Bréant

(Im)mobilité internationale : les inégalités au sein des catégories populaires face à la migration

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L’examen des trajectoires migratoires de citoyens comoriens issus des catégories populaires permet de mettre en lumière de fortes inégalités dans leur rapport à la mobilité, dans leur accès à l’émigration et dans leur capacité à transformer la mobilité spatiale en mobilité sociale ascendante. Leur plus ou moins grande possession de ressources scolaires et culturelles ainsi que la connaissance pratique et directe de l’émigration au sein de la famille viennent dessiner des frontières internes à ce groupe social. L’article montre également comment la migration participe significativement à la recomposition des catégories populaires dans le pays d’origine en permettant à ceux qui ont un peu plus de ressources d’obtenir une ascension sociale individuelle ou familiale et en laissant les plus précaires à l’écart de ce processus. La migration favorise donc tout autant la mobilité que la reproduction sociale au sein des milieux populaires.

An examination of the migration patterns of working-class Comorians sheds light on significant inequalities with respect to mobility, access to emigration and ability to transform geographic mobility into upward social mobility. Their educational and cultural achievements and their family’s direct, practical knowledge of emigration set internal boundaries on this social group. This paper also shows how migration plays a significant role in the recomposition of working-class groups in the home country by enabling those with slightly more resources to elevate their individual and/or family social status, while leaving those in more precarious circumstances out of this process. Migration thus fosters both mobility and social reproduction within the working classes.

Nicolas Roux

La mobilité sociale d’artistes du spectacle issus des classes populaires : des « transclasses » entre désir d’émancipation et sentiment d’illégitimité

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L’article analyse les ressorts et les résistances du désir d’émancipation sociale et familiale d’artistes issus des classes populaires, la vie d’artiste représentant un moyen de revendiquer une identité pour soi. Ce désir fait face à « l’expérience des limites » des enquêtés dans le milieu artistique. Elle s’exprime par un sentiment d’illégitimité, qui prend source dans un défaut de « capital relationnel » spécifique au champ du spectacle, en raison notamment de l’éloignement des classes populaires par rapport au capital culturel.

This paper analyses the motivations and resistance underlying working-class entertainers’ desire for social and family emancipation, the life of an entertainer being a means of asserting one’s own identity. This desire can be opposed to “the experience of limitations” disclosed by the entertainers surveyed. The experience is expressed by a feeling of illegitimacy that originates in a lack of “relational capital” specific to the entertainment industry, owing in particular to the distance separating the working classes from cultural capital.

Philippe Longchamp

L’importance de la trajectoire sociale pour l’étude des classes populaires

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S’il est indéniable que les classes populaires contemporaines sont caractérisées par une hétérogénéité beaucoup plus forte que par le passé, il n’en demeure pas moins que cette diversité se dérobe pour partie aux tentatives de théorisation. Les travaux sociologiques semblent dès lors alterner entre descriptions empiriques et propositions de nouveaux paradigmes. Prenant au sérieux la troisième dimension de l’espace social (la trajectoire sociale) que Bourdieu avait proposée sans toutefois la mobiliser pour l’analyse des classes populaires, nous défendons ici l’idée suivant laquelle la mobilisation de cette dimension s’impose autant pour l’analyse des classes populaires d’aujourd’hui que pour celle des classes moyennes d’hier.

While there can be no denying that today’s working classes are characterized by far greater heterogeneity than in the past, attempts at theorization have failed to fully capture this diversity. As a result, sociological studies seem to have alternated between empirical descriptions and proposals for new paradigms. By giving serious consideration to the third dimension of social space (i.e., social trajectory) that Bourdieu proposed but did not use to analyse the working classes, we argue that it is essential to include this dimension in the analysis of both today’s working classes and yesterday’s middle classes.

 

Partie 2 – Les jeunes : faire sa place


Elyamine Settoul

Classes populaires et engagement militaire : des affinités électives aux stratégies d’insertion professionnelle

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Fondé sur une série d’observations réalisées au sein de trois centres de recrutement militaire (CIRFA de Saint-Denis, Lyon et Marseille), cet article explore la question de l’engagement militaire de jeunes ayant pour dénominateur commun d’être issus de milieux sociaux populaires. Cet article met en perspective les trajectoires sociales d’individus issus de ces segments de population et les spécificités des processus de recrutement en vigueur dans le monde militaire. Il s’agit plus précisément de décrypter l’articulation entre les parcours biographiques des enquêtés et leurs décisions d’engagement. Loin de présenter ces acteurs comme des agents passifs ou attentistes, l’étude met en exergue les multiples ressources et les diverses stratégies que ces populations déploient afin d’intégrer une institution éminemment emblématique.

This contribution is based on observations carried out in three army recruitment centres (CIRFA of Saint-Denis, Lyon and Marseille). It aims to examine the issue of the enlistment of young people from working class urban areas. The article puts the emphasis on their social paths as well as on the peculiarities of the army’s recruitment process. The point is to investigate the connection between their life paths and their engagement decisions. The study not only identifies their motivations and expectations, but it also highlights the resources and diverse strategies used by these actors in order to integrate a highly symbolic institution.

Thomas Venet

Enfermement et relégation des jeunes des classes populaires rurales

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La désindustrialisation pousse la recomposition généralisée des classes populaires. Les territoires organisés autour de l’industrie jusque dans les années 1970 deviennent des lieux de relégation sociale, en particulier pour les jeunes. Ces derniers ne parviennent plus à accéder à l’autonomie (par le manque d’emplois, notamment), à formuler des projets, à s’imaginer en dehors du territoire et des réseaux de proches. Il en résulte un sentiment d’enfermement dans la jeunesse, qui entraîne un repli sur soi et sur l’entourage se traduisant en pratique par la recherche d’une reconnaissance sociale dans l’entre-soi (par la famille) et la construction d’un « eux » et d’un « nous » forts.

Deindustrialization is driving a generalized recomposition of the working classes. Regions that into the 1970s were still organized around industry have become places of social relegation, especially for youth. Young people there are no longer managing to become independent adults (chiefly because of a lack of jobs) or conceive of plans for their futures, nor can they imagine themselves outside of the immediate area in which they live and their network of friends and family. As a result, they feel trapped by their youth, which causes them to turn in on themselves and their entourage. This expresses itself in practice by a search for social recognition among their own (the family) and the construction of a strong “us” versus “them.”

 

Partie 3 – Mobilisation des institutions et recomposition des catégories populaires : l’exemple du logement


Pierre-Édouard Weill

Catégories populaires et inégalités face à l’action publique. Différenciation sociale dans le recours au droit au logement opposable et son traitement

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L’article porte sur les inégalités face à l’action publique en milieu populaire. Combinant méthodes qualitatives et quantitatives, il analyse les mécanismes de différenciation sociale du recours au droit au logement opposable (DALO) et de son traitement. Il contribue d’une part à l’étude de la stratification des catégories populaires : diverses configurations de propriétés sociales et de situations en matière d’habitat sont distinguées parmi les requérants DALO. Il met d’autre part en évidence les inégalités face à la justice administrative et à l’action sociale en milieu populaire : les caractéristiques des requérants DALO déterminent à la fois les modalités d’appropriation de la procédure et le traitement public de leur situation.

This paper concerns inequalities with respect to public action in working-class groups. Combining qualitative and quantitative methods, it analyses the social differentiation mechanisms of recourse to the enforceable right to housing (known in France as DALO) and its handling. It contributes, firstly, to the study of the stratification of working-class groups : various configurations of social property and housing situations are distinguished among DALO applicants. It also highlights inequalities with respect to administrative justice and social action in working-class communities : the characteristics of DALO applicants determine both the terms and conditions of ownership of the procedure and the public handling of their situation.

Lucile Bavay

Le logement neuf, un bien inaccessible pour les catégories populaires en France ?

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Depuis le début des années 2000, la France fait face à une crise du logement abordable. Les prix croissent, mais les revenus des ménages ne suivent pas. Dans le même temps, le confort des logements neufs s’améliore, offrant aux ménages qui ont la possibilité d’y habiter une meilleure qualité de vie. Mais à qui est réservé ce privilège ? Les ménages des catégories populaires sont-ils mis au ban du logement neuf ? Deux approches complémentaires permettent de répondre à cette question. L’une concerne l’accessibilité économique des logements neufs destinés aux ménages des catégories populaires. L’autre s’attache à examiner le peuplement des logements nouvellement construits.

Since the early 2000s, France has been struggling with an affordable-housing crisis. Prices keep rising, but household incomes aren’t keeping pace. At the same time, the overall comfort of new housing has been improving, giving families who can afford to live there a better quality of life. But who is this privilege reserved for ? Are working-class households excluded from new housing ? Two complementary approaches can be taken to this question. One concerns the affordability of new housing intended for working-class families. The other focuses on the social groups that have moved into these newly built housing units.

 

Partie 4 – L’expression des catégories populaires sur la scène publique


Raphaël Challier

« Engagez-vous », qu’ils disaient : des discours politiques populistes aux expériences militantes populaires

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L’article traite dans un premier temps des usages du « populaire » dans le champ politique français. En parlant au nom des classes populaires, les professionnels de la politique construisent un imaginaire à propos de ces catégories, imaginaire porteur de nombreux implicites et qui mérite d’être déconstruit. Dans un second temps, il s’agit de confronter ces discours à la réalité des pratiques partisanes. Dans un portrait de deux jeunes militants – l’un de gauche (PCF), l’autre de droite (UMP) –, nous tenterons de montrer comment le sociologue peut proposer un regard plus empirique sur la politisation des classes populaires, notamment en interrogeant leur marginalisation au sein des collectifs militants.

This article firstly explores the several ways the « popular » is handled in the French political field. When talking on the behalf of lower classes, politicians tend to build illusionary images about them, that convey lots of implicit ideas and must be undone.Secondly, the author highlights the gap between these lines and the actual activist practices. Through the portraits of two young activists – a left-winger (PCF) and a right-winger (UMP) – we try to demonstrate how the sociologist could suggest a more empirical look on lower class politicization, particularly by wondering about their social marginalization in militant groups.

David Chemeta

Peuple et politique. La représentation des catégories populaires dans le rap allemand

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Il s’agit dans l’article de questionner la représentation qu’un échantillon de rappeurs allemands parmi les plus connus se font des catégories populaires, ainsi que la manière dont cette représentation évolue avec le temps et avec l’apparition d’un contexte politique et économique créant de nouvelles inégalités socioéconomiques. Au-delà des évolutions, ce sont des points communs que l’on constatera, que ce soit dans la manière de revendiquer une identité par la catégorie populaire au-dessus des autres types d’identités, ou par la présence d’idées proches du marxisme, « luttes des classes » et « dictature du prolétariat » en tête.

This paper examines the representation of working-class groups by a sample of well-known German rappers and the way that this representation is changing over time within a political and economic context characterized by new social and economic inequalities. These rappers have some notable points in common, including their way of asserting a working-class identity above other identities and their Marxist-related ideas, chief among them the “class struggle” and the “dictatorship of the proletariat.”