Les aménagements de la participation

Sous la direction de Fabien Desage et Louis Jacob

Issue d’approches critiques du fonctionnalisme et du marketing (Papanek, 1984 ; Margolin et Margolin, 2002), la notion de « design social » s’est diffusée ces dernières années, notamment dans les espaces professionnels de l’architecture (…)

 

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TABLE DES MATIÈRES

 

DIRECTIONS

Présentation du numéro

Article complet

 

Partie 1 — L’espace des luttes


Anne-France Taiclet

Du passé, faisons table rase ? La controverse patrimoniale comme révélateur de luttes d’appropriation de l’espace

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L’article analyse une controverse autour de la conservation de tours d’extraction désaffectées dans un ancien bassin minier français. Les mobilisations et tout autant les non-mobilisations autour de cet enjeu sont révélatrices d’une variété de positions à l’égard de l’appropriation tant matérielle que symbolique de l’espace urbain. L’analyse des logiques de distribution des attitudes (hostiles, favorables ou indifférentes) montre une configuration d’acteurs et de groupes divers (administration culturelle, élus, association mémorielle, syndicats, habitants) dont les rapports à l’enjeu et les raisons d’agir sont spécifiques et se révèlent peu compatibles. La conservation de traces du passé industriel, sous la forme particulière de la mise en patrimoine, relève donc d’une forme de volontarisme dont il est intéressant d’observer les conditions de félicité dans un espace territorial donné. L’échec final de l’entreprise de conservation met en lumière la faible autonomie institutionnelle, politique et sociale du répertoire culturel d’aménagement de l’espace.

This paper analyses a controversy surrounding the conservation of disused pitheads in a former mining area in France. The mobilization around this issue, as well as the lack thereof, reveals a variety of positions with regard to the actual and symbolic appropriation of urban space. An analysis of the breakdown of different attitudes (hostile, favourable or indifferent) shows a configuration of various actors and groups (cultural administration, elected officials, heritage association, trade unions, residents) whose relationships to the issue and reasons for acting are specific and largely incompatible. The conservation of traces of the industrial past, in the particular form of a heritage designation, is thus associated with a form of voluntarism, about which it is interesting to observe the optimal conditions within a given territorial space. The ultimate failure of conservation efforts highlights the weak institutional, political and social independence of the cultural repertoire of spatial organization.

Julien O’Miel et Julien Talpin

Espace et conflits dans la participation. Luttes symboliques et matérialité d’une controverse autour de la localisation d’une mosquée à Florence

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L’article restitue les résultats d’une enquête portant sur un processus participatif relatif à la localisation d’une future mosquée à Florence, sujet particulièrement controversé en Italie. Ce dispositif est pensé comme un moyen de créer la légitimité suffisante à la construction du lieu de culte. Le débat s’annonçait conflictuel. Pourtant, en l’absence de projet précis de localisation du futur lieu de culte – qui aurait pu offrir des prises spatiales dans le débat –, la participation a surtout pris la forme d’une discussion culturelle sur la place de l’islam dans l’espace public italien. Si les consultantes ont tenté de raviver la controverse en sollicitant l’apport d’architectes pour proposer des lieux fictifs de localisation de la mosquée, cette respatialisation du débat n’a cependant pas suscité la controverse attendue entre l’ensemble des participants. C’est au sein du groupe des musulmans que celle-ci a émergé. Elle a surtout donné à voir les clivages territoriaux qui traversent les communautés musulmanes. Le dispositif n’a dès lors pas permis d’arrêter l’emplacement du lieu de culte, mais a paradoxalement contribué à renforcer la représentation des musulmans localement.

This paper discusses the results of a study of a participatory process concerning the location of a future mosque in Florence, a particularly controversial subject in Italy. The process was supposed to be a means of creating sufficient legitimacy for building the place of worship. From the outset, the debate looked like it would be heated. Yet without a specific planned location for the mosque—which could have provided spatial points of reference for the debate—participation mainly took the form of a cultural debate on the place of Islam in the Italian public sphere. Although the consultants attempted to enliven the debate by asking architects to suggest hypothetical locations for the mosque, this respatialization of the question failed to spark the anticipated debate among participants. Instead, controversy emerged within the Muslim community, revealing territorial rifts. So it did not lead to a decision on the location of the mosque, but paradoxically strengthened the representation of Muslims locally.

Michel Roy, Gilles Sénécal et Marie-Ève Desroches

Agir aux marges de la concertation de quartier : le conciliabule autour de la conversion de l’église Très-Saint-Nom-de-Jésus à Montréal

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Autour d’un dossier singulier, un groupe d’acteurs forme ce que nous désignons un conciliabule, dans le but de renouveler l’espace public de la concertation et, de la même façon, d’introduire un mode de participation inédit, fondé sur des interactions entre des personnes tenues aux marges des réseaux de concertation institués. Un conciliabule se définit comme un dossier monté par un petit nombre de personnes (autant des acteurs reconnus du réseau de concertation que des citoyens sans affiliation), circonscrit dans le temps et l’espace, formé sur une cible précise, menant à une diffusion large des enjeux qu’il induit. Afin de saisir le caractère propre des pratiques conciliabulaires, nous avons suivi un cas récent dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, celui du projet de conversion de l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus (TSNJ), dont la nature relève à la fois du projet communautaire et social, du design urbain et du projet culturel, notamment par la mise en valeur de l’orgue Casavant jugé exceptionnel.

A group of actors formed a kind of ad hoc committee, or “confab,” with the goal of renewing the public consultation space and, at the same time, introducing a completely original mode of participation, based on interactions between people kept at the margins of institutionalized consultation systems. Confab is used here to mean a small group of people (unaffiliated residents along with well-known actors in the consultation system), limited in time and space, that focuses on a precise target, leading to widespread airing of the issues raised. To get a good idea of how such a confab works, we followed a recent case in the Hochelaga-Maisonneuve neighbourhood, the conversion of Très-Saint-Nom-de-Jésus church, which was at once a community and social project, urban design project and cultural project, particularly with regard to the restoration of an exceptional Casavant organ.

 

Partie 2 — Expérimentations et démarches de « codesign »


Laurent Devisme et Pauline Ouvrard

Acteurs intermédiaires de la mobilisation territoriale : les enseignements des démarches de prospective-action

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De nombreux exercices de prospective territoriale en France se placent aujourd’hui sous les auspices d’un registre participatif. À partir d’une lecture des cahiers des charges des démarches conduites par des agences d’urbanisme d’agglomération, nous entrons dans le monde des consultants menant de telles démarches en interrogeant leurs savoir-faire, leurs parcours et les manières dont ils croisent références et expériences professionnelles. Multipositionnés, avec une culture large de l’action publique, ces acteurs sont en situation de proposition d’innovations méthodologiques ancrées dans la perception, la transcription et l’expression des questions urbaines. Aussi ce matériau est-il particulièrement intéressant pour analyser les manières dont le « design thinking » – expression aujourd’hui choyée par plusieurs de ces intervenants – vient nourrir les projets de territoire et repositionner les acteurs de la production idéologique de l’espace.

Many territorial foresight exercises in France today are participatory. After a review of specifications for exercises conducted by urban agglomeration agencies, this paper examines the world of the consultants who run these exercises, investigating their know-how, history and ways of combining references and professional experience. Multipositioned, with a broad culture of public action, these actors are proposing methodological innovations anchored in the perception, transcription and expression of urban issues. Thus it is especially interesting to analyse the material for the ways that “design thinking”—the pet expression of many of these actors—nurtures territorial plans and repositions the actors of the ideological production of space.

Guillaume Faburel et Karen Chevallier

L’intérêt des expérimentations participatives pour les savoirs de l’environnement et des paysages. Le cas des grands projets d’équipement

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L’adhésion sociale aux grands projets d’aménagement reste un enjeu majeur pour les pouvoirs publics, singulièrement lorsque les équipements programmés ont des effets écologiques, environnementaux et paysagers d’envergure sur les territoires. Lors d’un projet de déplacement de ligne à très haute tension (THT) en région Champagne-Ardenne (France), l’opérateur Réseau de transport électrique (RTE-Nord) a souhaité adjoindre aux dispositifs officiels de participation une démarche collaborative avec des habitants. Sa pierre d’angle, une conférence citoyenne, a fait ressortir des savoirs dits habitants comme essentiels pour la contribution des vécus ordinaires des participants à la construction active de géographies différentes et de leurs représentations cartographiques. Ces vécus font de l’espace non plus un simple support d’implantation d’un équipement, mais un territoire comme opérateur social de capacitation dans la production de sens géographiques. Les grands paysages apparaîtraient alors comme moyens de fonder autrement le commun et son agir.

Social acceptance of large-scale development projects is still a major issue for public authorities, especially when the planned projects have wide-ranging impacts on the ecology, environment and landscape. In the course of a project to relocate an extra-high-voltage power line in the Champagne-Ardenne region of France, the transmission system operator (RTE-Nord) wanted to add a collaborative process with residents to the official participation mechanisms. Its cornerstone, a residents’ symposium, brought to the fore local residents’ knowledge that turned out to be essential, with participants’ everyday experiences contributing to the active construction and mapping of different geographies. Their experiences transformed the location from a simple infrastructure construction site into an area serving as an empowering social operator in the generation of geographic meaning. Vast landscapes became a new and different basis for common interests and actions.

Christophe Abrassart, Philippe Gauthier, Sébastien Proulx et Marie D. Martel

Le design social : une sociologie des associations par le design ? Le cas de deux démarches de codesign dans des projets de rénovation des bibliothèques de la Ville de Montréal

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L’article vise à exposer un travail de recherche amorcé à l’automne 2013 à propos des conditions, des enjeux et des effets de l’intégration des principes de l’innovation ouverte et, plus particulièrement, de l’approche design et du codesign dans le développement des institutions comme les bibliothèques publiques. Il propose dans un premier temps une théorie pragmatique originale du design social, à la frontière du design et de la sociologie, comme sociologie des associations par le design. Il présente ensuite deux démarches de codesign réalisées en 2014 en recherche-intervention dans le cadre de projets de rénovation de bibliothèques d’arrondissement de la Ville de Montréal.

This paper presents a study begun in fall 2013 of the conditions, issues and effects of incorporating principles of open innovation and, more particularly, the design and co-design approach, into the development of institutions like public libraries. It first outlines an original pragmatic theory of social design, on the boundary between design and sociology, as the sociology of associations by design. It then presents two action research codesign processes carried out in 2014 as part of City of Montreal library renovation projects.

Nadège Tenailleau

L’évolution d’un projet social vers un projet architectural et éducatif : le cas d’une école ouverte

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L’article se propose d’interroger l’élaboration d’un projet d’école ouverte depuis sa genèse jusqu’à sa mise en oeuvre. Il abordera le cas d’une commune qui, au lendemain des mouvements de « Mai 68 », fédérera de nombreux acteurs autour d’un projet d’urbanisation, et notamment celui d’une école ouverte sur son quartier. Par ce projet de design social au service d’une école, nous reviendrons sur l’implication des politiques nationales et locales ainsi que sur le jeu des relations entre les différents acteurs qui, en participant à ce projet architectural, soulèvent des questions d’ordre pédagogique.

This paper examines the construction of an open school, from its genesis through to implementation. It looks at a community that, in the wake of “May 68,” rallied a number of actors around an urban development project and, more particularly, the building of an open school in the neighbourhood. By exploring this project that used social design to create a school, we will consider the implications of national and local policies, as well as the interrelationships among the various actors who, through their involvement in the architectural project, raised important pedagogical issues.

 

Partie 3 — Des stratégies participatives à l’épreuve des « publics »


Camille Devaux

L’habitat participatif : vers la démocratisation de la production du logement ?

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L’article interroge la capacité de l’habitat participatif à ouvrir le processus de production du logement aux futurs habitants jusqu’à en devenir un outil de démocratisation. Au départ porté par des ménages pionniers, dotés de ressources multiples, l’habitat participatif s’est progressivement ouvert à d’autres publics, mais aussi et surtout aux professionnels de la production du logement érigés au rang de partenaires, ouvrant la voie, en théorie du moins, à une démocratisation de la production du logement. Son institutionnalisation par le biais de la loi ALUR entame toutefois de façon modérée les implications d’un projet qui restent coûteuses, pour les habitants comme pour les professionnels de la production du logement. L’habitat participatif peut néanmoins ouvrir une brèche dans les représentations traditionnelles de la production du logement et engager un changement de paradigme où le client-locataire peut se muer en habitant-citoyen.

This paper investigates the ability of participatory housing to open up the process of housing production to future residents, making it a tool for democratization. Participatory housing, pioneered by households with significant resources, has gradually opened up to other groups, but also and especially to professionals in the field who have risen to the rank of partners, paving the way, in theory at least, for a democratization of housing production. Its institutionalization through the French act respecting access to housing and renewed urbanism (loi Alur) is, however, starting modestly to raise the issue of the implications of a project that is still costly, for both residents and housing-production professionals. Participatory housing may nevertheless disrupt traditional representations of housing production and cause a shift to a new paradigm, one in which the customer-tenant becomes a citizen-resident.

Aurore Meyfroidt

Un design social sous le poids des héritages : le cas de l’habitat groupé à Vienne

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Vienne connaît une renaissance de l’habitat participatif sous forme d’habitat groupé, les Baugruppen. Succédant à des projets isolés, un ensemble d’habitat groupé est mis en place dans le nouveau quartier de Seestadt Aspern, actuellement en construction, où les premiers habitants devraient arriver à l’automne 2015. Ce type d’habitat, qui complète l’offre institutionnalisée de logement abordable, renvoie à un système d’acteurs complexe, des promoteurs aux architectes, dont les compétences spatiales et les intérêts divergent. L’article se propose d’analyser les jeux d’acteurs en présence dans le cas d’un habitat participatif dont le design social relève davantage de logiques impulsées par le haut et de traditions sociétales profondément ancrées. En effet, les promoteurs d’intérêt public, historiquement liés à la Ville de Vienne, sont un relais nécessaire dans la réalisation de projets d’habitat groupé, mais les représentations des groupes d’habitants se heurtent à l’impératif de viabilité de cette promotion immobilière héritière du corporatisme.

Vienna is seeing a renaissance in participatory housing in the form of community housing initiatives, known as Baugruppen. Following on from isolated projects, a community housing project is currently under construction in the new neighbourhood of Seestadt Aspern, and the first residents are expected to arrive in fall 2015. This type of housing, which is the latest addition to the institutionalized supply of affordable housing, relies on a complex system of actors, from developers to architects, with diverging spatial sensibilities and interests. This paper analyses the behaviour of the actors involved in a participatory housing project whose social design is determined primarily by top-down requirements and deep-rooted societal traditions. Public-minded developers, historically associated with the City of Vienna, have a necessary role to play in community housing projects, but residents’ representations conflict with the viability imperative of corporate-style real-estate development.

Flavie Ferchaud et Marc Dumont

Les « échappées » des expérimentations, une forme de design social des espaces ? Le cas du réaménagement du quartier du Blosne à Rennes (France)

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Inlassablement aux prises avec la question de la participation des citoyens, les acteurs publics en France comme dans d’autres pays européens ont tenté d’en intégrer de manière récente à des formes plus expérimentales dans le cadre d’opérations d’urbanisme. Ces pratiques permettent-elles réellement de renouveler l’expression et les formes du politique en milieu urbain ? Dans leur tentative d’articulation des dynamiques sociales avec l’action publique, parviennent-elles à définir de nouvelles modalités de design social des espaces construits ?

Pour tenter d’y répondre, l’article s’appuie sur une analyse réalisée dans le cadre d’une recherche-action menée à l’occasion d’une pratique expérimentale de participation en urbanisme, en France, dans un quartier classé zone urbaine sensible (ZUS) de la Ville de Rennes, quartier qui fait l’objet depuis plusieurs années d’un projet de renouvellement urbain. Trois registres propres à cette expérimentation y sont dégagés : la performance, le réformisme et la capacité indirecte à induire certaines dynamiques sociales.

Relentlessly confronted by the question of participation by concerned citizens, public actors in France, as in other European countries, have recently attempted to include more experimental forms in urban-planning operations. Do such practices actually renew the expression and forms of politics in urban areas ? In their attempt to combine social dynamics with public action, do they manage to define new terms and conditions of social design of built spaces ? This paper’s attempt to reply to those questions is based on an analysis conducted for an action research project during an urban-planning experiment in Rennes, France, in a neighbourhood classified as a sensitive urban area (ZUS), which has been undergoing renewal for several years. Three registers specific to the experiment were identified : performance, reformism and the indirect ability to induce certain social dynamics.

Claire Carriou

Malentendus et inattendus autour de la participation habitante. La « coopérative » d’accession sociale Le Grand Portail à Nanterre (France)

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L’article propose d’étudier les modalités de la participation habitante dans une opération expérimentale d’accession sociale initiée par l’établissement d’aménagement La Défense Seine Arche et la municipalité de Nanterre. Cette configuration particulière, qui place les habitants face à une injonction participative, pose des questions quant à l’articulation possible entre encadrement public et participation. L’étude montre que les futurs habitants ont fait de la promesse d’accéder à la propriété privée le fondement d’une identité collective et d’une implication croissante dans le projet. Institutions et professionnels peinent néanmoins à accorder une reconnaissance positive à cette dynamique, en raison de décalages entre leurs attentes et leurs représentations implicites, et les valeurs défendues par les habitants.

This paper examines residents’ participation in an experimental program offering low-income families access to home ownership, run by the Établissement d’Aménagement La Défense Seine Arche public development agency and the Municipality of Nanterre. This particular setup, which demands residents’ involvement, raises questions about the possible intersection between public oversight and citizen participation. The study shows that future residents have made the promise of home ownership the basis of a collective identity and growing involvement in the project. Institutions and professionals nevertheless have difficulty recognizing this dynamic in a positive way, because of the differences between their expectations and implicit representations and the values upheld by residents.