Utopies économiques

Sous la direction de Matthieu Hély et Sylvain Lefèvre

Pendant des siècles, la religion a disposé d’un monopole sur les croyances en un monde meilleur qui devait nécessairement se situer dans l’au-delà et pas hic et nunc (…)

 

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TABLE DES MATIÈRES

 

Matthieu Hély et Sylvain Lefèvre

Présentation du numéro

Article complet

 

Partie 1 — La sociogenèse des utopies économiques


Ophélie Siméon

Entre utopie et père du socialisme : réceptions de Robert Owen en Grande-Bretagne

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Le présent article examine la postérité de Robert Owen (1771-1858) au sein de la gauche britannique, entre mythification et conflits d’interprétation non résolus. Le principal point d’achoppement concerne la critique marxiste de l’owénisme, qui a rattaché de façon canonique la pensée d’Owen au champ du « socialisme utopique ». Nous posons que, depuis la fin du XIXe siècle, les socialistes modérés ont utilisé Owen contre Marx afin de fonder une tradition politique nationale, sans pour autant parvenir à dépasser un horizon utopique toujours sous-jacent.

This paper examines the legacy of Robert Owen (1771–1858) in the British left, between mythicization and unresolved conflicting interpretations. The chief stumbling block was the Marxist critique of Owenism, which, as a matter of canon, classified Owen’s thought as “utopian socialism.” We posit that since the late 19th century, moderate socialists have used Owen against Marx in order to found a national political tradition, but have not managed to get beyond an always underlying utopian horizon.

Karim Fertikh

Le « nouvel ordre » du programme de Bad Godesberg. Sociologie d’une construction sociale de l’économie

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À partir d’une enquête sociohistorique sur le programme de Bad Godesberg du Parti social-démocrate allemand (1959), l’article met en évidence la manière dont se fabriquent des conceptions alternatives de l’ordre économique et social. Les représentations de la société et de l’économie contenues dans ce programme reprennent des savoirs institués propres aux milieux professionnels dans lesquels évoluent les économistes qui collaborent pour produire le programme. L’article insiste sur le lien de ces économistes sociaux-démocrates avec l’« économie collective » centrée sur les entreprises publiques et les coopératives. En analysant ce programme généralement considéré comme le signe de ralliement au capitalisme du SPD, l’article veut mettre en avant les apports d’une sociohistoire des idées politiques à la compréhension de la formation de l’offre politique.

Beginning with a sociohistorical review of the Social Democratic Party of Germany’s Godesberg Program (1959), this paper shows how alternative conceptions of the prevailing social and economic order come into being. The views on society and the economy contained in the program reflect the established ideas characteristic of the professional circles in which the economists involved in developing the program were active. The paper focuses on these social democratic economists’ ties to the “collective economy” built around public and cooperative enterprises. Through an analysis of the Godesberg Program, generally regarded as a sign of the SPD’s acceptance and adoption of capitalism, the paper seeks to demonstrate what a social history of political ideas can bring to the understanding of the development of a political program.

Corinne Gendron

L’entreprise citoyenne comme utopie économique : vers une redéfinition de la démocratie ?

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Les concepts d’entreprise citoyenne et de citoyenneté corporative (corporate citizenship) sont des utopies économiques qui bousculent la représentation traditionnelle de l’entreprise. Cette représentation est ancrée dans une idéologie économique où l’autonomie de l’entreprise est légitimée par l’efficacité ainsi que le projet politique marchand qui fait reposer le bien commun sur l’égoïsme des acteurs individuels. Le courant de la responsabilité sociale renouvelle cette représentation en suggérant que l’entreprise doit, en plus de poursuivre son intérêt propre (ou celui de ses actionnaires), répondre aux intérêts d’autres parties prenantes et de la société dans son ensemble. Dernière déclinaison de ce courant, les concepts d’entreprise citoyenne et de citoyenneté corporative rompent de manière plus radicale encore avec la représentation traditionnelle de l’entreprise. En mobilisant le vocable de citoyenneté, ils promeuvent l’entreprise au rang d’acteur politique et abolissent de ce fait la frontière entre un monde économique dominé par la rationalité, l’efficacité et la perfection, et le monde politique empreint de débats et de choix contingents. Mais tout en leur concédant un rôle politique formel et légitime, le courant de la citoyenneté corporative néglige l’influence des entreprises dans les politiques publiques et reste étranger aux analyses critiques. Si bien qu’en l’assimilant à un acteur politique, la représentation de l’entreprise proposée par ce courant occulte les enjeux de régulation d’une société économique aux prétentions démocratiques.

The concepts of corporate citizen and corporate citizenship are economic utopias that challenge traditional ideas about business enterprises. The traditional representation is rooted in an economic ideology in which business autonomy is legitimated by efficiency and a mercantile political project in which the common good depends on the self-interests of the individual actors. The trend in favour of social responsibility has renewed this representation by suggesting that the enterprise must not only pursue its own interests (or those of its shareholders), but also take into consideration the interests of other stakeholders and society at large. In the latest variation of this trend, the concepts of corporate citizen and corporate citizenship diverge even more sharply from the traditional representation of the business enterprise. By using the vocabulary of citizenship, they promote the enterprise to the rank of political actor, thereby eliminating the boundary between the economic world, in which rationality, efficiency and perfection dominate, and the political world, marked by debate and contingent choices. Yet while giving enterprises a formal, legitimate political role, the corporate citizenship trend neglects their influence on public policies and remains closed to critical analysis. In fact, by equating an enterprise with a political actor, the corporate citizenship representation of the business enterprise obscures the issues involved in regulating an economic society having democratic pretensions.

Clément Gérome

L’entrepreneuriat social en France : un renouvellement des discours et des pratiques au sein du secteur associatif ?

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L’article entend questionner l’émergence et le développement de la thématique de l’entrepreneuriat social en France en analysant plus particulièrement les activités menées par les membres du Mouvement des entrepreneurs sociaux (Mouves). Quelles sont les propriétés sociales des « entrepreneurs sociaux » regroupés au sein du Mouves, quelles sont leurs visions du monde ? Quelles tensions leurs discours et leurs pratiques suscitent-ils auprès des représentants du secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS) ? Dit autrement, cette communication analyse comment la mobilisation de la thématique de l’entrepreneuriat social par les membres du Mouves contribue à renouveler les discours et les pratiques au sein du champ de l’ESS – et plus particulièrement du secteur associatif – dans un contexte de reconfiguration de l’action de l’État social.

This paper investigates the emergence and development of social entrepreneurship in France by analysing the activities of the members of the Mouvement des Entrepreneurs sociaux (Mouves). What are the social characteristics of the “social entrepreneurs” who belong to Mouves ? How do they see the world ? What tensions do their discourse and practices create among representatives of the social economy in France ? In other words, the paper examines how the way that Mouves members deal with social entrepreneurship issues helps renew discourse and practices within the social economy, and especially among associations, in a context of reconfiguring the action of the social state.

 

Partie 2 — Les frontières de la politisation


Armelle Gomez et Xabier Itçaina

Utopiques alliances ? La construction de la cohérence discursive des mobilisations autour des circuits courts en Pays basque

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Parmi les utopies économiques contemporaines, les circuits courts alimentaires se situent au confluent de deux phénomènes de politisation concernant respectivement les sphères de la consommation et les sphères productives. L’article revient sur les dynamiques de construction d’un discours commun autour de ces initiatives sur le plan local (ici le Pays basque français) articulé à celui des organisations présentes sur la scène internationale. L’expérience des circuits courts, en s’ouvrant au consommateur, actualise une politisation ancienne du développement agricole et territorial en Pays basque. La rencontre entre producteurs et consommateurs, présentée par les acteurs comme allant de soi, résulte d’un travail de construction d’un univers de sens commun à partir de répertoires de justification distincts.

Among contemporary economic utopias, short food supply chains are situated at the intersection of two politicized spheres : consumption and production. This paper reviews the dynamics of building a common discourse around these initiatives locally (in this case, in the French Basque Country) in relation to that of organizations active internationally. The experience of short supply chains, which are opening up to consumers, is an updated version of the old politicization of the agricultural and territorial development of the Basque Country. Bringing producers and consumers together, even if presented by the actors as being self-evident, is the result of efforts to build a world of common meaning from distinct repertoires of justification.

Leyla Sall

Soufisme et utopie économico-religieuse : les entrepreneurs mourides sénégalais à l’« assaut » des métropoles occidentales

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L’article retrace la genèse et l’évolution de l’utopie religieuse de la confrérie soufie mouride du Sénégal. Une telle utopie mise en place en contexte colonial et rural s’est largement transformée pour être opératoire en contexte urbain et migratoire. Elle permet aux migrants entrepreneurs mourides d’avoir confiance en soi dans leur « conquête symbolique » de l’Occident.

S’appuyant sur une mystique du travail de type religieux, l’utopie religieuse mouride n’en est pas moins efficace. Elle a permis le succès entrepreneurial des mourides, mais aussi l’extraterritorialité de leur capitale religieuse qui, désormais, bénéficie de politiques sociales et de projets urbains dans lesquels l’État sénégalais joue un rôle marginal.

This article provides us with an account of the genesis and the evolution of the Senegalese Mourides’religious utopia. This utopia created in colonial and rural context had been transformed and made operational in an urban and migratory context. It provides Mouride entrepreneurs with the self-confidence they need and rely on to undertake their symbolic conquest of Western countries.

Drawing its principles from a mystical religious belief, the Mourides’economic utopia is however so efficient that it guarantees the economic success of Mouride entrepreneurs and the extraterritoriality of their religious capital in which social policies and urban projects are put in place with a limited intervention of Senegalese government.

Anne Bekelynck

Le rôle des entreprises privées dans la lutte contre le VIH/sida en Côte d’Ivoire : des vecteurs d’une utopie sociale aux partenaires d’une action publique

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En Côte d’Ivoire, certaines grandes entreprises privées ont mis sur pied, dès la fin des années 1990, des programmes d’accès aux traitements antirétroviraux (ARV) pour leurs salariés. L’article se propose d’analyser les frontières de la politisation de ces initiatives privées dans la lutte contre le VIH/sida. Si la prise en charge de la santé des travailleurs par les entreprises privées n’est pas nouvelle en Afrique, le VIH/sida a introduit une rupture. L’intervention massive de la coopération internationale autour de cette épidémie a enjoint aux États d’intégrer de manière inédite le secteur privé dans les politiques nationales, tout en créant un « marché du sida » local, et en procurant un fort écho médiatique à des entreprises soucieuses de développer leur capital symbolique. Si les entreprises privées ont pu jouer un rôle décisif dans la promotion de l’« utopie » de l’accès aux ARV dans le Sud aux débuts de l’épidémie, leur inclusion inédite au sein d’une action publique a dilué leur rôle et leur pouvoir de transgression sociale.

In Ivory Coast, some large private companies set up antiretroviral (ARV) treatment access programs for their employees back in the late 1990s. This paper seeks to examine the boundaries of the politicization of these private initiatives in the fight against HIV/AIDS. While this was not the first time that private companies in Africa had taken responsibility for the health of their employees, the case of HIV/AIDS was significantly different. The major role played by international cooperation in combatting the epidemic prompted countries to involve the private sector in their national policies in a whole new way, while at the same time creating a local “AIDS market” and garnering extensive media coverage for companies concerned about developing their symbolic capital. While private companies may have played a decisive role in promoting the “utopia” of the South’s access to ARVs at the outset of the epidemic, their pioneering inclusion in a public initiative weakened their role, as well as their power to transgress social norms.

Sarah Abdelnour

L’auto-entrepreneur : une utopie libérale dans la société salariale ?

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L’article se propose d’analyser les ressorts qui font passer l’auto-entrepreneuriat d’une utopie administrative et économique – la création d’entreprise sans formalités et sans risques – à une utopie politique et sociale – l’initiative individuelle comme pilier de l’ordre social. Il mobilise une enquête (par archives et entretiens) portant sur la genèse de ce régime dérogatoire de création d’entreprise mis en place en 2009, qui incite les chômeurs à créer leur emploi tout en institutionnalisant plus largement le cumul des revenus pour tous. L’article met en lumière la présentation de ce dispositif comme instrument de libération du travail, contre les ordres régulés du salariat et de l’artisanat. Il analyse ensuite une justification majeure de cette croisade contre les réglementations du marché du travail : la lutte contre l’exclusion. Les règles sont en effet présentées comme desservant les plus démunis socialement, et le libéralisme entrepreneurial prend alors les atours d’une « troisième voie », fédératrice d’intérêts variés, dans le champ politique et hors de ce champ.

This paper sets out to analyse how microentrepreneurship evolves from an administrative and economic utopia—the founding of enterprises without formalities or risks—to a political and social utopia—individual initiative as a pillar of the social order. It draws on a survey (of archival material and interviews) concerning the emergence of the exemption system for starting new businesses, introduced in 2009, which encourages the unemployed to create their own jobs, while institutionalizing more extensively the practice of earning income from several sources. The paper highlights how the system serves as a means of freeing work from constraints, in sharp contrast with the regulated orders of wage earners and artisans. It subsequently analyses a major justification for this crusade against labour market regulations : the fight against exclusion. The rules are presented as serving those who are at the bottom of the social ladder, with entrepreneurial liberalism offering the attraction of a “third way,” one that brings together varied interests, inside and outside the political sphere.

 

Partie 3 — Faire l’économie de l’utopie ?


Fanny Darbus

Le pouvoir subversif de l’économie sociale et solidaire. Quelle consistance ?

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L’article cherche à interroger la consistance du pouvoir subversif de l’économie sociale et solidaire (ESS). Il s’agit de voir en quoi les pratiques de cette économie dite alternative sont matériellement subversives, ou du moins se différencient de celles qui prévalent dans les sous-espaces économiques où elles évoluent. Dans cette perspective, notre objet consiste à voir si ceux qui placent leurs pratiques économiques sous le référent ESS sont porteurs d’intentions de transformation en matière de normes économiques, ou s’ils sont mus par d’autres objectifs.

This paper investigates what substance there is to the subversive power of the social economy. The purpose is to see how the practices of this so-called alternative economy are materially subversive or at least different from those prevailing in the economic subareas in which they are found. From this perspective, our aim is to determine whether those who refer to their practices as being part of the social economy are driven by an intention to transform economic norms or whether they have other objectives.

Guilhem Anzalone

Militer par l’action commerciale ? Biocoop et l’agriculture biologique française

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Issu des mouvements écologistes et alternatifs, le réseau de magasins indépendants Biocoop se donne pour objectif de militer pour un projet de société à travers la distribution de produits biologiques. En centrant l’analyse sur les dispositifs mobilisés dans le réseau, l’article montre comment les outils de gestion incorporent et concrétisent des principes de valeur. Cette dimension politique se caractérise également par une certaine ambivalence qui se répercute au sein de la structure ; elle se traduit notamment par l’hétérogénéité des organisations et des pratiques. Le projet de Biocoop s’étend aussi à la circulation des produits, où son intervention est mise à l’épreuve dans la gouvernance des filières. L’étude de ce cas explore ainsi les multiples manifestations de la dimension politique de l’activité économique ordinaire.

A product of the green and alternative movements, the Biocoop network of independent stores actively campaigns for a specific vision of society by distributing organic products. By focusing its analysis on the means used by the network, this paper shows how Biocoop’s management tools incorporate and give concrete expression to its core values. This political dimension is also characterized by a certain ambivalence that has repercussions throughout the network structure, resulting in particular in a diversity of organizations and practices. The Biocoop project also extends to the flow of products, where its efforts are challenged by the governance of various subsectors. This case study thus explores the many manifestations of the political dimensions of ordinary economic activity.

Diane Rodet

Produire « un peu » ou « totalement » autrement ? Hétérogénéité des utopies de l’économie solidaire en France

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L’article questionne la pertinence de rassembler sous le terme d’économie solidaire des organisations à bien des égards distinctes. Il montre que ces initiatives sont fondées puis investies par des individus aux origines diverses, à la recherche d’espaces alternatifs de militantisme. Tous ne poursuivent pourtant pas la même visée politique. L’analyse des représentations économiques véhiculées dans leurs réseaux met au jour des désaccords quant aux représentations et aux pratiques économiques dominantes. Le choix d’un dispositif de qualité (certification par tiers, charte, système participatif) apparaît comme un révélateur de la division de ces collectifs, remettant en cause le mythe de l’unité du secteur.

This paper questions the appropriateness of using the term “social economy” to refer to organizations that are distinct in many respects. It shows that these initiatives are started and invested in by individuals from diverse backgrounds, seeking alternative areas for social activism. Yet not all of them have the same political aims. An analysis of the economic ideas expressed in their networks sheds light on differences in dominant economic ideas and practices. Their choices of quality assurance mechanisms (third-party certification, charter, participatory system) reveals the divisions within these collectives, one that challenges the myth of the sector’s unity.

Quidora Morales La Mura

L’engagement au travail : entre militance effective et contraintes dissimulées

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L’article propose d’interroger les tensions auxquelles sont soumis les salariés associatifs au sein d’organisations revendicatives telles que les associations de défense de consommateurs. Ces associations, qui ont pour particularité d’organiser des consommateurs pour la défense de leurs intérêts, déploient un répertoire d’actions varié qui passe par la représentation des consommateurs dans l’espace public, leur information et les conseils juridiques individuels en cas de litiges. Ces actions appellent une expertise certaine et une continuité de l’activité dont les salariés sont des acteurs non négligeables. Le contexte associatif et revendicatif dans lequel ils agissent place la question de l’engagement au travail au centre des tensions liées à l’imbrication délicate de l’organisation du travail et du fonctionnement démocratique de ces associations.

This paper investigates the tensions to which the employees of advocacy organizations, such as consumer protection associations, are exposed. Such groups, which help organize consumers to defend their interests, take a wide range of actions to achieve their ends, including representing consumers in the public sphere, keeping them informed and providing individual legal advice in the case of disputes. These actions require considerable expertise and continuous follow-up and monitoring, with association employees playing a significant role. The associative, advocacy context in which they perform their duties puts the issue of commitment at work at the centre of the tensions stemming from the delicate interlocking of work organization and the democratic functioning of these associations.