Temporalités. Le temps : un enjeu social et politique

Sous la direction de Blanche Le Bihan, Claude Martin et Johanne Charbonneau

La question des temps sociaux et de leur articulation occupe une place croissante dans le débat public. En Europe, cette thématique a notamment pris la forme d’une réflexion sur la « conciliation entre vie familiale et vie professionnelle », ou sur ce que l’on appelle désormais « balance entre travail et vie familiale ».

 

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TABLE DES MATIÈRES

 

Blanche Le Bihan, Claude Martin et Johanne Charbonneau

Présentation du numéro

Article complet

 

PARTIE 1 – Temporalités et genre


Paul Bouffartigue

La division sexuée du travail professionnel et domestique : quelques remarques pour une perspective temporelle

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La perspective temporelle éclaire bien certaines dynamiques de la division sexuée des activités sociales. Après avoir rappelé les trois tendances convergentes relevées dans dix pays développés (légère augmentation du temps de travail rémunéré; convergence entre hommes et femmes; renversement de la relation positive entre temps de loisirs et niveau d’éducation), on nuance fortement les progrès féminins et on s’interroge sur les implications du processus de polarisation sociale des richesses et du temps pour la division sexuelle du travail domestique. On montre enfin combien les nouvelles formes de disponibilité temporelle professionnelle compliquent l’action collective et les politiques publiques en faveur d’une diminution effective du temps de travail.

The gender division of paid work and housework : Some reflections from the perspective of time
A temporal perspective reveals the dynamics of the gender division of social life. After noting three converging tendencies in 10 advanced economies (a small overall increase in paid working time; increasing similarities between men and women’s situations; reversal of the positive relationship between leisure time and education), this article explores the notion that women’s situation has improved and questions the implications of the social polarisation of wealth and time for the gender division of housework. Finally it shows how the new relationships between work and time make difficult collective action and public policies in favour of reduced working time.

Amélie Benoit

Tous pareils, les pères ? Le rapport à la paternité peut-il expliquer le rapport au temps des pères ?

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Les études budget-temps établissent que les hommes consacrent généralement davantage de temps au travail rémunéré que ne le font les femmes, mais que celles-ci consacrent plus de temps que leurs conjoints au travail domestique. À la suite de l’analyse de vingt-neuf entretiens avec des pères montréalais sur la conciliation entre la vie privée et la vie professionnelle, il s’est avéré que les pères adoptent différents types de rapports au temps. Une typologie a été élaborée pour en rendre compte. Elle présente cinq types de pères en fonction de leurs choix d’allocation du temps, soit l’égalitariste, le sacrifié, le multiactif, l’hypertravaillant et le communautaire. Cette recherche conclut à l’existence de liens entre le rapport au temps des pères et les conceptions qu’ont les pères de leurs rôles, tout comme elle souligne l’effet des pratiques en cours dans les milieux de travail sur les choix d’allocation du temps des pères.

Are all fathers the same ? Does the way he fathers explain the way a father uses time ?
Time-budget studies document that men generally spend more time on paid work than do women, while the latter use their time for work in the home. An analysis based on 29 interviews with Montreal fathers about work-family balance reveals that fathers have varied relationships to time. A typology based on these relationships was created, with five categories : the egalitarian, the self-sacrificer, the multitasker, the super-worker, and the neighbourly. The conclusion of the research is that there is a connection between fathers’ relationship to time and their conception of their fathering role as well as an effect of workplace practices on the choices fathers make.

Catherine Cicchelli-Pugeault

Reconnaissance de soi et rapport au temps dans l’entretien sociologique auprès de femmes de plus de cinquante ans. Temps d’arrêt sur une image identitaire

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L’entretien sociologique organise les formes de l’expression identitaire, en plaçant l’enquêté narrant son histoire face à un interlocuteur qui occupe une position de tiers significatif. À l’appui d’entretiens réalisés auprès de femmes âgées de plus de cinquante ans, cet article questionne le statut de la parole recueillie en sondant les modalités de l’identification et de la reconnaissance de soi dans le cadre contraignant du protocole sociologique. Il met en évidence la complexité des discours, soumis aux normes temporelles socialement admises, mais aussi informés par une mémoire sélective et par le corps qui, à son tour, saisit le vif de l’identité. S’identifier revient à désigner, avec gêne ou aisance, les accomplissements de sa vie, en conformité ou non avec les injonctions sociales. Le récit produit une image identitaire instable, d’un soi à temporalité variable, défiant le sociologue dans sa pratique interprétative.

Self-recognition and time frames in sociological interviews with women over 50. One moment in time of an identity
Putting the interviewee face-to-face with a significant other, a sociological interview calls on one to organise an identity life-history. This article problematises the constraints of this sociological method, questioning the meaning of the data and the self-identifications thereby collected. It uses interviews with women older than 50 to do so. These interviews uncover complex discourses shaped by socially acceptable notions of time as well as by selective memories and by the body, itself key to identity. Identifying oneself involves naming, with difficulty or easily, the accomplishments of one’s life, whether they fit or not with social norms. Such life-stories produce an unstable image of an identity, a self with changeable time frames, thereby creating difficulties for the sociologist who must interpret it.

 

PARTIE 2 – Temporalités et trajectoires de vie


Claire Bidart

Les temps de la vie et les cheminements vers l’âge adulte

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Les temporalités des transitions vers la vie adulte, généralement envisagées comme une série de seuils successivement franchis, se complexifient et se désynchronisent. Ces seuils restent-ils alors pertinents ? Qu’est-ce qui fait devenir adulte ? À partir d’une enquête longitudinale par panel qui réinterroge tous les trois ans une soixantaine de jeunes, nous retraçons leurs parcours biographiques en leur demandant à chaque fois s’ils se considèrent comme des adultes ou pas, et pourquoi. Nous voyons évoluer dans le temps leurs représentations, en étudiant les façons dont elles sont reliées aux temporalités du cheminement. Cette transition paraît alors diverse, mitigée, assumée de fait ou repoussée toujours un peu plus loin; elle multiplie surtout les ambivalences et les dissociations. Les temporalités sociales et biographiques révèlent alors toute la complexité de leurs interactions.

Time and the transition to adulthood
The timing of transitions to adulthood is usually conceptualised in terms of stages, with one following another in a particular order. Increasingly, however, such transitions are lived in more complex ways and are not in the usual order. Is it still useful to conceptualise such stages ? How does one become an adult ? Using a longitudinal panel study of about 60 young people conducted every three years, we track their biographical trajectories. We also ask in each survey whether they think of themselves as adult or not, and why. Over time we observe changes in their representations, and can link them to the timing of biographical events. The transition to adulthood that thereby emerges is diverse, partial, accepted or pushed off a little longer. There is certainly an increase in ambivalence and disconnections. The interaction of social and biographical time frames is complex.

Laurence Charton

Diversité des parcours familiaux et rapport au temps

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Cet article met en évidence, à partir d’une analyse de seize récits de vie de femmes collectés dans une région française en 2002-2003, que le sens attribué par les individus à leurs parcours familiaux dépend essentiellement de leur rapport au temps. Trois rapports au temps, qui caractérisent une forme d’individuation ou de rapport de l’individu à la société, ont ainsi été observés. Le premier est placé sous le signe de la continuité et de la tradition; l’organisation familiale y relève du groupe, et l’individu n’existe qu’en référence à ce dernier. Le second, qui est partie prenante de l’organisation familiale moderne, est placé sous le signe du projet de maîtrise de l’existence; l’individu cherche à conquérir son autonomie à travers la suite de ses expériences existentielles. Le troisième, enfin, au sein duquel l’individu ne se veut plus seulement autonome mais encore littéralement autoréférentiel, conduit l’acteur social au refus de toutes les contraintes extérieures et, paradoxalement, à nier le temps, si ce n’est dans sa dimension d’immédiateté, définissant ainsi une individualité contemporaine dans tous les sens du terme.

Time and diverse family histories
Analysing the life-histories of 16 women collected in a region of France in 2002-03, this article reveals that the meaning individuals give to their family history is based on the meaning they give to time. Three notions of time characterising a type of individuation or relationship of the individual to society were found. The first is founded on continuity and tradition; the organisation of the family depends on the group and the individual exists only in relation to the group. The second—an expression of modern family organisation—is characterised by a focus on mastering one’s life; the individual seeks her autonomy in her own existential experiences. Finally in the third the individual tries not only to be autonomous but also literally self-referential. She refuses to accept any external constraints and, ironically, denies time except as it is simply a dimension of the present. In this way the person defines a contemporary individuality in the full meaning of the term.

Pierre Doray, Paul Bélanger et Lucia Mason

Entre hier et demain : carrières et persévérance scolaires des adultes dans l’enseignement technique

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Considérant les différentes temporalités comme des ressorts ou des sources possible de l’action sociale, les auteurs examinent comment elles influent sur la persévérance et la non-persévérance scolaire des étudiants et étudiantes en retour aux études dans l’enseignement technique. Ils remarquent d’abord que le futur est au coeur du projet de retour aux études, qui est, pour tous les étudiants, axé sur la mobilité professionnelle ou l’amélioration des conditions de vie. Par la suite, ils cernent les caractéristiques de l’expérience scolaire en cours, avec la présentation de six carrières étudiantes. L’expérience scolaire mène à des départs du programme ou au décrochage. La logique de la reproduction s’exerce : les héritages et les acquis antérieurs, tel un capital de dispositions et de compétences mobilisables dans les études, ont une influence déterminante sur le déroulement de celles-ci. La plupart de ces adultes ont éprouvé des difficultés que tous n’ont pas surmontées.

Between yesterday and tomorrow : Adults in technical education, their trajectories and assiduity
Treating different time horizons as a capacity or possible source of social action, the authors examine how these notions affect the level of assiduity of mature students who go back to school for technical training. The study identifies the future as being at the heart of any return to studies. All students see training as a route to job advancement and improved living conditions. The authors then describe the characteristics of the educational experience, for six student trajectories and document that the experience in school leads students to leave the programme or to drop out. A logic of reproduction is revealed : an inherited and previously acquired capital of capacities and competences that can be mobilised for schooling is determinant in how the return to school unfolds.

 

PARTIE 3 – Le choc des temporalités


Gérard Rimbert

Le chronomètre et le carillon. Temps rationalisé et temps domestique en maison de retraite

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Cette étude a pour objet la rencontre problématique entre les temporalités spécifiques de l’entreprise (« faire vite ») et de l’accompagnement des personnes âgées vivant en institution (« respecter le rythme de chacun »). Le terme dépendance prend ici tout son sens, puisque le placement en établissement est aussi un déclassement en ce qui concerne le droit de gouverner soi-même l’occupation du temps. Lever, coucher, toilette, habillage, alimentation… ces pratiques quotidiennes font l’objet d’une planification bien établie, qui s’impose aux résidents. Mais, par ailleurs, la gérontologie et l’éthique professionnelle enjoignent d’humaniser le traitement réservé aux personnes âgées. Cet impératif humaniste consiste notamment à respecter les temporalités individuelles. Comment se conjuguent alors, en pratique, les exigences du temps rationalisé, plus ou moins chronométré, et celles du temps domestique, qui peut se révéler tout simplement interminable ?

The stop-watch and the carillon. Rationalised and home-like time in a residence for the elderly
This article examines the difficult encounter between the time frame of an organisation (“do it fast”) and care for the elderly in the institution (“respect the rhythm of each person”). The concept of dependency is fully relevant, because institutionalisation involves disempowerment, in terms of the right to control one’s own time. Getting up, going to bed, washing, dressing, eating… these daily activities are scheduled and then imposed on the residents. Yet gerontology and professional ethics enjoin personalised treatment of the elderly, and in particular respecting individual’s own time frame. The question is how, practically, to articulate the needs for a rationalised use of time, more or less by the clock, and a more homely sense of time, that can appear simply too long ?

Mohamed Madoui

Temps de travail, temps de prière : les entrepreneurs algériens face à l’irruption du sacré dans l’entreprise

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S’appuyant sur une enquête qualitative conduite en Kabylie (Algérie), cet article se propose d’analyser la gestion du temps par les entrepreneurs algériens à l’heure où le pays opère sa transition d’un modèle de développement fortement dirigiste à une économie de marché, avec tout ce que cette mutation implique comme transformation dans les attitudes et les comportements sociaux des individus, tant vis-à-vis du travail qu’à l’égard du temps. L’article met l’accent notamment sur les conflits de temporalité entre les rythmes de la production industrielle et les prescriptions religieuses, qui donnent lieu à une véritable négociation entre l’entrepreneur et ses salariés.

Time to work, time to pray : Algerian employers and the arrival of the sacred in the workplace
Based on a qualitative study conducted in Kabylie, Algeria, this article analyses the time management of Algerian employers at the moment when the country was undergoing its transition from a strongly dirigiste model of development to a market economy, including all that involved for individuals’ attitudinal and behavioural change with respect to time as well as to work. The article focuses particularly on conflicts arising from the time frames of industrial production and religious practice. These led to a significant negotiation between employer and employee.

Jean-Marie Lafortune

Les usages sociaux du temps libre à l’ère de la flexibilité : utopies et réalité

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Ce texte critique confronte les théories de l’avènement de la société du temps libre et celle de la Troisième Voie, autour des inférences entre les mutations récentes du travail et les usages sociaux du temps libre dans les sociétés occidentales. Dans le premier cas, la thèse de la fin du travail comme élément structurant du lien social, faisant du temps libre le moment fort de l’engagement citoyen, est invalidée : il faut en effet prendre acte du rôle pivot que continue d’assumer le travail vis-à-vis des autres temps sociaux et tenir compte de l’impact réel de l’application de la loi des 35 heures en France. Dans le second cas, la thèse d’un nouvel individualisme socialement actif en période de temps libre, s’appuyant sur une actualisation dans un marché du travail plus ouvert, est démentie par l’important débordement des activités professionnelles sur le temps hors travail et par les impacts concrets de la politique travailliste de l’emploi en Angleterre. À l’encontre des présupposés de ces utopies, la quête de confort et de statut continue de faire primer les considérations pécuniaires dans les choix d’allocation de temps et d’argent. Nous soutenons de plus que le capitalisme flexible accentue les inégalités et précarise des segments considérables de la population, ce qui les éloigne de tout engagement citoyen soutenu.

Social use of free time in the era of flexibility : Utopias and reality
This critical article compares theories of the leisure society to those of the Third Way, with respect to their propositions about recent changes in work and leisure in Western societies. The first claims that work no longer structures social life and leisure time is a time for citizen engagement. This thesis does not hold. We need to understand that work still shapes other uses of time and the legislation in France reducing the work week to 35 hours has consequences. The second claims that a more open labour market permits socially active individualism during one’s free time. But this thesis is undermined by the spill-over of work into free time and the real effects of British Labour’s employment policies. Contradicting both theories, the search for comfort and status continue to privilege monetary considerations in decisions about time and money. Moreover, such flexibility increases social inequalities and makes large parts of the population more vulnerable, leaving them as less engaged citizens.

Diane-Gabrielle Tremblay, Renaud Paquet et Elmustapha Najem

Les âges de la vie et les aspirations en matière de temps de travail

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L’intensification d’un conflit entre responsabilités personnelles ou familiales et activités professionnelles a été mise en évidence dans un certain nombre de travaux mais certains articles ont aussi questionné ce manque de temps. Comment expliquer cette apparente contradiction ? Les auteurs analysent l’évolution du temps de travail et les aspirations des personnes en emploi, puis confrontent leur analyse aux données d’une grande enquête canadienne (Enquête sur les milieux de travail et les employés). Ils observent qu’entre 1999 et 2002, le degré de stabilité des heures de travail a augmenté. Par contre, en parallèle, il y a eu augmentation du pourcentage de travailleurs de 44 ans et moins travaillant sur des horaires rotatifs. L’amélioration de la stabilité est alors annulée. Sur l’incidence de la semaine réduite de travail, la comparaison 1999-2002 révèle qu’il y a eu diminution de cette pratique. Quant à la semaine comprimée de travail, son incidence augmente pour les moins de 25 ans et les plus de 55 ans, mais diminue pour les autres groupes, soit ceux qui sont le plus susceptibles d’avoir du mal à concilier travail et famille. Les données montrent aussi que plus de gens veulent augmenter leurs heures de travail que les réduire, et que ce phénomène s’est accentué en 2002. La minorité qui aimerait réduire ses heures souhaite surtout augmenter ses temps de loisirs, sauf les 35-44 ans, dont la majorité voudrait ainsi s’acquitter mieux de ses responsabilités familiales.

Working time choices over the life course
While many studies have found increasing difficulties in achieving work-life balance, others have doubted there is any lack of time. How can we understand this seeming contradiction ? This article analyses changes in working time and hours of work, assessing them with the data from a large Canadian survey (Workplace and Employee Survey). It finds that between 1999 and 2002, working hours were increasingly stable but at the same time a greater percentage of workers under 45 worked shifts. The improvement in stability is thus cancelled out. From 1999 to 2002, fewer people worked a reduced workweek. The compressed workweek increased among those under 25 and over 55, but declined among the other age groups, those most likely to have difficulties balancing work and family. The data also show that more people want to increase their hours of work than reduce them, a pattern that is even stronger in 2002. The minority wanting to reduce their working time seek greater leisure, except for those aged 35-44 who want less hours because of family responsibilities.

Nicole Brais

Des politiques temporelles au Québec : une greffe possible en milieu municipal ?

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Au Québec, les enjeux de la conciliation travail-famille ne sont pas formulés en termes d’articulation des temps sociaux. Or, le gouvernement du Québec envisageait récemment l’instauration de bureaux des temps au niveau municipal afin de soutenir les parents travailleurs. Les municipalités québécoises répondront-elles à cet appel ? Cet article rappelle d’abord les conditions d’émergence et de diffusion des politiques temporelles en Europe et expose quelques éléments du contexte québécois au regard de l’articulation famille-emploi. Il analyse ensuite la place occupée par l’enjeu d’une action concertée sur les temps au niveau local en considérant, d’une part, les revendications du mouvement des femmes et du mouvement familial à l’endroit des instances municipales et, d’autre part, les politiques familiales municipales adoptées depuis une dizaine d’années. Il conclut sur les limites actuelles du pouvoir d’agir des municipalités québécoises dans le domaine des temps sociaux.

Time policies in Quebec : Could they take root at the municipal level ?
The issues of work-family balance in Quebec have not been framed in terms of the articulation of different temporalities. However, the Quebec government recently thought about setting up municipal departments of time in order to support working parents. Will Quebec municipalities respond to this call ? This article begins by recalling the conditions under which time policies emerged and spread in Europe and describes the context of work and family life in Quebec. It then analyses the place devoted to concerted action around time use at the local level. It looks on the one hand at claims made to municipal authorities by the women’s and family movements and on the other hand municipal family policies adopted in the last decade. It concludes by pointing to the current limits to municipal action in this area.

 

PARTIE 4 – Temps dominé, temps des précaires


Mathias Millet et Daniel Thin

Le temps des familles populaires à l’épreuve de la précarité

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Appuyé sur l’étude de familles populaires, cet article montre les liens qui existent entre structures temporelles des familles et conditions d’existence précaires. Il met en évidence les effets d’enfermement temporel dans l’urgence que provoque l’absence durable de ressources économiques. Établissant une relation entre travail salarié et temps des familles, l’article décrit la temporalité arythmique qui résulte des situations de désaffiliation salariale, ou encore la temporalité désynchronisée engendrée par l’occupation d’emplois précaires flexibles et à contretemps. Il montre ainsi les écarts de ces temporalités sociales vis-à-vis des formes temporelles institutionnelles, et expose les conséquences temporelles de la précarité pour les pratiques des familles et la socialisation des enfants, du point de vue des apprentissages scolaires et des pratiques de prévention en matière de santé.

Time and low-income families challenged by vulnerability
Based on a study of low-income families, this article documents the connections between the structuring of the families’ time and the vulnerability of their circumstances. The on-going lack of economic resources traps them in a state of urgency. Examining the relationship between paid work and family time, the article describes the a-rhythmic time horizon resulting from being out of the labour market and the unsynchronised one generated by flexible and precarious jobs with unsocial hours. These are at variance with the schedules of institutions, and they have consequences for family life and socialisation of children, with respect to schooling and preventive health practices.

Christian Papinot

Quelles frontières à la subordination salariale ? Logiques de débordement et tentatives d’endiguement du temps de travail chez les jeunes intérimaires en France

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Dans le contexte actuel d’effritement de la société salariale, la question des frontières du temps de travail apparaît comme un bon analyseur des transformations de la subordination salariale, tant la référence au temps de travail a été instituée en mesure de la contribution salariale et en borne de l’emprise patronale sur la vie du salarié. La discontinuité et la brièveté des missions font de l’expérience de l’intérim une participation en « pointillés » au monde du travail; elles rendent plus floue et perméable la frontière entre chômage et activité, et par là même plus problématique l’articulation des temps sociaux. Comment des jeunes diplômés en insertion professionnelle vivent-ils cette flexibilisation du temps de travail ? Après une présentation générale de leur rapport à l’emploi intérimaire, nous rendons compte des logiques de débordement du temps de travail auxquelles les expose l’entrée dans la condition intérimaire. Nous identifions ensuite quelques ressources « de distance au rôle » susceptibles d’endiguer cet effet. Au-delà des formes singulières de mobilisation productive de cette catégorie de main-d’oeuvre, la porosité des frontières entre temps de travail et temps hors travail éclaire certains aspects des transformations actuelles de la subordination salariale.

What are the boundaries of the wage relation ? Patterns of spill-over and self-protection among young French temporary employees
In the contemporary break-up of the wage-earning society, the boundaries of working time provide a good entry point for analysing changes in the wage relation. The multiple and short-term jobs characteristic of temporary employment make the boundaries between employment and unemployment fuzzy and permeable, and also render difficult the links among different uses of time. This article examines the ways young graduates experience such flexibility in their working hours and its spill-over effects. It also uncovers “distancing” strategies that create barriers to such effects. Both clarify certain aspects of current transformations of the wage relation.

Sylvain Bourdon et Rachel Bélisle

Temps de rencontre et rencontre de temporalités L’intervention auprès de jeunes adultes marginalisés comme médiation des temporalités institutionnelles et individuelles

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En contexte d’intervention sociale, l’articulation des différentes temporalités de l’institution et des individus (demandeurs de service ou intervenants) peut être un puissant révélateur des interactions, négociations et adaptations locales qui colorent l’effet des politiques publiques, particulièrement chez les fractions marginalisées de la population. L’étude d’un dispositif de formation destiné à de jeunes adultes faiblement scolarisés, vivant ou ayant vécu dans la rue, et ayant pour la plupart cumulé des expériences difficiles avec l’école et un rapport tendu à l’autorité, a permis d’identifier les temporalités des différents acteurs et les défis de leur articulation, dans la perspective de la reconstruction d’un rapport fécond avec l’apprentissage et la société. Dans l’ensemble, on remarque que les temporalités des apprenantes et apprenants se situent dans le registre de l’immédiat, alors que la structure et le discours institutionnel sont tournés sur l’avenir et le parcours vers l’emploi. Pour l’intervention, le défi est alors de travailler à la fois dans l’immédiateté, pour soutenir l’engagement, et sur la durée, pour susciter l’appropriation d’une perspective de long terme et la mise en perspective des obstacles immédiats à l’insertion.

Time to meet and the meeting of times. Interventions with young marginalised adults and the mediation of institutional and individual time horizons
The encounter between institutional time horizons and those of individuals (both clients and social workers) can be a powerful lens through which to see the interactions, negotiations and local adaptations which shape the effects of policies. The different time horizon of each actor is evident in our study of a training protocol intended to re-establish a connection to learning and to society among poorly educated young adults living, or who have lived, on the street and who have accumulated difficulties with school and authorities. Overall we find that young people’s sense of time is the immediate present while that of the institution stresses the future and moving towards a job. The challenge is to work simultaneously with the present, in order to maintain involvement, and with a longer time horizon, in order to foster a long-term perspective and contextualisation of short-term obstacles to employment.

 

Note de lecture


Diane Pacom

PRONOVOST, Gilles. 2004. Temps sociaux et pratiques culturelles. Presses de l’Université du Québec, collection Temps libre et culture, 180 p.