Les mots pour le dire, les mots pour le faire : le nouveau vocabulaire du social

Sous la direction de Jane Jenson, Marguerite Mendell, Claude Martin et Didier Renard

En Amérique du Nord comme en Europe, la réaction politique et étatique aux “crises” des années 1970 est entrée dans une deuxième phase de désagrégation du consensus socio-économique construit après la Seconde Guerre mondiale.

 

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TABLE DES MATIÈRES

 

Jane Jenson, Marguerite Mendell, Claude Martin et Didier Renard

Présentation du numéro

Article complet

 

PARTIE 1 – Nouvelles notions


Robert D. Putnam

Le déclin du capital social aux États-Unis

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Le recul de la confiance des Américains dans leurs institutions est lié au déclin du capital social, autrement dit de leur confiance mutuelle, de leur participation aux affaires communes et de la réciprocité entre eux. Sur l’ensemble des facteurs susceptibles d’expliquer le recul de l’engagement communautaire des Américains, le plus important est celui de la diffusion de la télévision dans tous les foyers, qui correspond chronologiquement et générationnellement à ce déclin du capital social. La solution pour résoudre la crise de confiance qui frappe les institutions américaines réside alors dans l’invention, au sein de la société civile, de nouvelles formes de connectivité.

The Decline of Social Capital in the United States
Americans’ loss of confidence in their institutions is linked to the decline of social capital, that is to their trust in each other, their civic engagement and their levels of association. Among all the factors accounting for Americans’ reduced involvement in their communities, the most important is the presence of television in all households. This corresponds chronologically and generationally to the fall-off in social capital. The solution to the crisis of confidence which plagues American institutions is the invention, within civil society, of new forms of involvement.

Maurice Lévesque et Deena White

Le concept de capital social et ses usages

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Plusieurs travaux consacrés au capital social le définissent par sa fonction ou par les effets qui lui sont attribués. Le concept reçoit ainsi une multiplicité de définitions qui entraîne des limites sérieuses pour la recherche et pour l’intervention. L’examen présenté ici tend à montrer que les approches qui conçoivent le capital social comme une « ressource potentielle découlant de la participation à des réseaux sociaux » permettent de mieux préciser le concept et de mener des recherches empiriques plus systématiques. Mais quelles que soient les définitions retenues, deux sujets de controverse subsistent : existe-il un capital social « négatif », et à quelles conditions peut-on parler de capital social « individuel » et de capital social « collectif »?

The Concept of Social Capital and its Uses
Many studies of social capital define it by its functions or by the effects attributed to it. The concept’s utility for research and political action is limited by the fact of it having multiple definitions. The overview presented in this article demonstrates that approaches which consider social capital « a potential resource founded on participation in social networks » provides a better conceptualisation and permits more systematic empirical studies. Nonetheless, no matter the definition employed, two controversial issues remain. These are whether « negative » social capital might exist, and secondly, when is social capital « individual » and when is it « collective ».

Denise Helly

Une injonction : appartenir, participer. Le retour de la cohésion sociale et du bon citoyen

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Les fondements sociologiques et philosophiques du sens du « vivre ensemble », du common good, du sense of sharing, du lien social, de la cohésion sociale et de la citoyenneté font l’objet d’un débat qui se poursuit depuis plus de dix ans dans la littérature universitaire, tant francophone que d’expression anglaise. L’article expose quelques-uns des arguments soulevés à la faveur de ces discussions, dont on ne peut oublier qu’ils ont été construits dans un contexte politique. Bien que le vocabulaire utilisé ne soit pas uniforme, les débats propres à chaque ensemble national contribuent à la légitimation, par les gouvernements, de nouvelles politiques de protection sociale qui délèguent au secteur privé marchand et à des organisations de la société civile la prise en charge de certains problèmes dits sociaux.

Belong and Participate ! The Return of Social Cohesion and the Good Citizen
In both French and English-language literatures the last decade has been one of debate about the sociological and philosophical grounding of notions such as community, the common good, sense of sharing, social relations, social cohesion and citizenship. The article presents several of the arguments raised, and reminds us that such discussions are never politically neutral. While the terms of debate may vary in different national settings, they contribute to governments’ legitimisation of new social policies which off-load responsibility for certain « social » problems to the private commercial sector and to organisations of civil society.

Paul Bernard

La cohésion sociale : critique dialectique d’un quasi-concept

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Cet article analyse la notion de cohésion sociale et aboutit à une double conclusion. En premier lieu, l’égalité, au sens où elle est entendue dans le discours de la Révolution française, est une composante essentielle de l’ordre social démocratique, liée par une relation dialectique à deux autres éléments, la liberté et la solidarité. En second lieu, cette dialectique doit fonctionner sur deux plans, eux-mêmes en relation dialectique : d’une part le plan formel, où s’affirme la fondamentale égalité de tous les membres de la société quant à la reconnaissance, à l’inclusion et à la justice des institutions légitimes de résolution des conflits ; et d’autre part le plan substantiel, celui où s’engagent librement ceux qui veulent participer aux débats sociaux, forger les valeurs rassembleuses et rechercher la justice sociale.

Social Cohesion : A Dialectical Criticism of a Quasi-Concept
Focusing on the concept of social cohesion, this article arrives at two conclusions. The first is that equality, understood in the terms of the French Revolution, is an essential part of a democratic social order. It is linked in a dialectical relationship to the other two dimensions, those of liberty and solidarity. Secondly, this dialectic functions at two levels, themselves in a dialectical relationship. At one level, there is formal equality, granting every member of society the fundamental equal right to recognition, integration and justice from institutions involved in conflict resolution. The second level is that of substantive equality, the space in which people may choose to engage in debate about social issues, to create common values, and seek social justice.

 

PARTIE 2 – Nouvelles politiques


Jane Lewis

New Labour , nouvelle Grande-Bretagne? Les politiques sociales et la « troisième voie »

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La vraie nature du Nouveau Travaillisme, tel qu’il apparaît après les élections victorieuses de 1997, pose problème. Il est certainement différent du travaillisme historique, mais ce qui le distingue du répertoire conservateur semble moins évident. L’article donne à penser que, derrière des continuités apparentes, ses objectifs et sa philosophie générale diffèrent profondément de ceux des Conservateurs. Au plan des idées, la responsabilité, l’égalité des chances et le partenariat comme méthode constituent les trois piliers de la troisième voie. Ils permettent de donner un sens nouveau à l’héritage des Conservateurs et sous-tendent des politiques sociales renouvelées, fondées sur l’idée que l’accès au travail salarié est déterminante pour l’intégration sociale.

New Labour, new Britain ? Social policies and the « Third Way »
It is not easy to understand the true meaning of New Labour, the political force that was victorious in the elections of 1997. Its stance is clearly different from traditional Labour positions, but it is less easy to distinguish it from its Conservative predecessors. This article claims that despite apparent similarities, New Labour’s philosophy and objectives are profoundly different from those of the Conservative Party. In terms of ideas, the three pillars of its « Third Way » are responsibility, equality, and partnerships. These redefine the meaning of policies inherited from the Conservatives and underpin the new social programmes that are grounded on the principle that paid work is the only route to social inclusion.

Didier Renard

Dire, faire, faire croire. Changements de vocabulaire et changements de politiques : la réforme des retraites en France

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Dans le débat actuel sur les retraites, le vocabulaire évolue de manière rapide et significative, plus vite que les politiques conduites. La question se pose donc de savoir quels sont les liens entre évolution du vocabulaire, évolution des conceptions de la retraite, et évolution des politiques. Avec la diffusion des idées néo-libérales, une rupture radicale s’opère lorsque l’expression « fonds de pension » apparaît et renouvelle le débat traditionnel sur les mérites respectifs de la capitalisation et de la répartition. Les gouvernements de droite tendent alors à adopter le vocabulaire nouveau pour des raisons idéologiques, mais restent très réticents à engager les réformes correspondantes. Depuis 1997, la majorité de gauche, divisée sur la question, l’accepte plus qu’elle ne l’adopte et se laisse entraîner vers une ouverture du système de retraites à la capitalisation.

Saying Is Not Doing. Changing Vocabulary, Changing Policies in the Reform of French Retirement Pensions
In current debates about retirement the vocabulary is changing in important ways but more rapidly than actual policies. The analytic issue is, then, to uncover the connections among a fluid vocabulary, evolving understandings of retirement, and changing policies. As neo-Iiberal ideas spread a radical break occurred. The appearance of the notion « pension fund » reopened the traditional debate about the relative advantages of capitalisation of pension funds or pay-as-you-go pension plans. Right-wing governments tended to adopt the new language for ideological reasons but were reluctant to engage in reform. Since 1997 the left-wing Majority, divided over the matter, tolerates more than embraces reform, thereby allowing the retirement system to be opened to funded pension plans.

Denis Saint-Martin

Variations sur le thème de la cohésion sociale

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Cet article montre comment des conceptions, des notions, des vocabulaires nouveaux ou renouvelés, forts de la légitimité qu’ils acquièrent en circulant dans les milieux dirigeants des organisations transnationales ou internationales, se heurtent aux réalités nationales dans lesquelles ils sont transposés. L’étude du cas de l’importation par le gouvernement fédéral canadien de l’idée de cohésion sociale met en évidence la façon dont cette notion a dû être domestiquée et dont sa signification a dû être ajustée à la situation spécifique du Canada et à sa pluralité culturelle pour que son usage produise des effets.

Variations on the Theme of Social Cohesion
This article describes the ways in which conceptualisations, notions, and new or renewed vocabularies, deriving legitimacy from their circulation in transnational and international circuits, come up against particular national circumstances. The case study focuses on the Canadian federal government’s importation of the concept of social cohesion, describing the domestication of the concept and the adjustments in its meaning so as to take into account and address the particularities of Canada and its cultural pluralism.

François-Xavier Merrien

La Nouvelle Gestion publique : un concept mythique

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La Nouvelle Gestion publique est apparue dans les laboratoires d’idées néo-libérales des années 1970. Même si elle ne constitue pas la version la plus radicale des projets de réforme des États-providences, elle présente néanmoins de nombreuses continuités avec ces courants. Cet article examine successivement les grands principes de la Nouvelle Gestion publique, ses sources d’inspiration théorique et les conséquences qu’ont eues les expériences de mise en œuvre de ces nouvelles formes d’organisation et de gestion des organismes de protection sociale. L’auteur défend ici l’idée que la Nouvelle Gestion publique a fonctionné comme une pensée mythique, dont l’efficacité a peu à peu été démentie par les évaluations.

The Myth of the New Public Management
New Public Management appeared in the laboratories of neo-liberal ideas in the 1970s. Even if it is not the most radical of the projects to reform welfare states, it is part of the same tendency. The article examines, in turn, the major principles of the New Public Management, its theoretical underpinnings, and the results of experiments to implement it in the area of social assistance. The author argues that the notion of New Public Management operates as a myth, whose efficiency is more and more put into question by evaluations of the experiments.

 

PARTIE 3 – Nouveaux débats


Benoît Lévesque et Marguerite Mendell

L’économie sociale au Québec : éléments théoriques et empiriques pour le débat et la recherche

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Le concept d’économie sociale fait partie du vocabulaire, en science économique comme en sociologie, depuis le XIXe siècle. Il prend des significations très différentes selon le modèle de développement dans lequel il s’inscrit. Dans le contexte institutionnel de la société québécois, l’économie sociale comprend actuellement deux volets, un volet développement économique à dominante marchande et un volet développement social, à dominante non marchande. En raison de son rapport à l’État, le volet non marchand soulève plus de questions et d’inquiétudes que le volet marchand. Replacée dans son contexte institutionnel, l’économie sociale ne constitue qu’un élément parmi d’autres pour repenser le modèle de développement.

Quebec’s Social Economy: Theoretical and Empirical Foundations for Debate and Research
While the concept of social economy has been part of the vocabulary of Economics and Sociology since the 19th century, its meaning varies greatly depending on the model of development within which it is located. In the institutional context of Quebec society, the social economy currently has two faces. One stresses economic development via market relations, while the other is economic development that emphasises non-commodification. Because of its relation with the state, the second type of development often raises more questions and fears than the marketised form. Thus put into its institutional context, the article finds that the social economy constitutes only one element among several for rethinking the model of development.

Marie-Claire Malo et Cédriane Moreau

Corporations de développement économique communautaire (CDEC) et Caisses Desjardins : quelle configuration partenariale ?

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L’étude de la configuration partenariale entre les caisses d’épargne et de crédit du Mouvement Desjardins et la corporation de développement économique communautaire (CDEC) d’un arrondissement de Montréal révèle que leur partenariat se concrétise dans une société locale d’investissement dans le développement de l’emploi (SOLIDE) dont le modèle provient d’une grande composante syndicale de l’économie sociale québécoise : le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ). Ainsi, les relations partenariales entre anciennes et nouvelles composantes de l’économie sociale comportent deux dimensions stratégiques : le renouvellement communautaire (associatif) d’organisations anciennes, comme les caisses Desjardins, et le renforcement de la dimension économique d’organisations nouvelles, comme les CDEC.

Local Development Corporations and the Caisse Desjardins: What Kind of Partnership?
An empirical analysis of the partnership between the savings and loan branches of the Desjardins Movement and the local development corporation of one Montreal neighbourhood finds that this partnership is institutionalised via a local association for investment in employment (SOLIDE— société locale d’investissement dans le développement de l’emploi). The model for this association is the union component of Quebec’s social economy, the Solidarity Fund of the Quebec Federation of Labour (QFL). Such partnerships between the traditional and the new wings of the social economy have two strategic dimensions. One is to renew the community base of the older organisations, for example the Caisses Desjardins, and the other is to strengthen the economic dimension of the new organisations, of which the local development corporations are an example.

Peter Graefe

Repenser l’économie sociale face à l’État

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Malgré leur fréquence, les critiques de l’économie sociale comme solution de rechange progressiste au néo-libéralisme n’ont pas donné lieu à un débat fécond. Les analyses ne tiennent généralement pas compte de l’aspect dynamique de ce projet, dans lequel les acteurs communautaires surmontent les obstacles à mesure qu’ils se présentent, par la mobilisation et l’apprentissage. Or, l’examen de quelques cas présentés comme des réussites démontre que même les initiatives couronnées de « succès » parviennent mal à faire face au défi de créer des emplois de qualité, de rester indépendantes de l’État et de démocratiser le travail. L’économie sociale comme projet dynamique doit donc mieux théoriser l’État et la mobilisation des groupes communautaires face à celui-ci.

Rethinking the Social Economy’s Relationship to the State
Despite being plentiful, criticisms of the notion of social economy coming from those who see it as a progressive response to neo-liberalism have not been systematically debated. Such analyses rarely take into account the reactive nature of the project, the fact that community action may overcome obstacles via mobilisation and learning. The examination of several cases, cited as achievements of potential of the social economy, show that even initiatives touted as successes rarely manage to create good jobs, remain independent of the state, and democratise work. The article concludes that those who promote the social economy as a dynamic project need to theorise the state better and to mobilise community groups to counter its power.

Stephan Lessenich

Transformation, déconstruction, reconstruction? L’État social allemand en mutation

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Le thème de la remise en cause de l’État social allemand est aujourd’hui largement dominant. Mais la plupart des analyses sont centrées sur la question de l’emploi et de la montée du chômage. Une autre lecture possible des changements montre que la transformation de l’État-providence allemand concerne plus largement les relations interindividuelles, en particulier entre hommes, femmes et enfants. Sous l’impact d’évolutions telles que le travail des femmes, la crise du mariage, la redéfinition des modes de vie familiaux, etc., deux formes de flexibilité interdépendantes apparaissent : la flexibilité du travail et la flexibilité des relations familiales.

Transformation, Deconstruction or Reconstruction ? The Changing German Social State
There is a wide-spread idea that the German social state is in question. But most attention in such analyses goes to employment issues and to rising unemployment. Another way of reading the situation finds that the transformation of the German welfare state involves more broadly relations among individuals, in particular among men, women and children. As a result of changes in women’s employment, the crisis of marriage, the redefinition of family life and so on, two forms of interrelated flexibility have appeared. One is flexibility at work and the other is flexibility in the family.

 

Notes de lecture


Christian Jetté

L’économie sociale au Québec : le bilan reste à faire Joyal, André. 1999. Économie sociale. Le bilan québécois . Montréal, L’île de la tortue et André Joyal, 63 p.

Didier Renard

Comment dire, comment traduire ? Brèves notes de lecture sur le vocabulaire des politiques sociales Portonnier, J.-C. 1998. Glossaire bilingue de la protection sociale , volume 1, Les Termes français/French Terms. Paris, MIRE, Rencontres et recherches. 
Évauger, J.-P., et P. Spicker. 1998. Social Protection : A Bilingual Glossary, volume 2, English Terms/Les Termes anglais. Paris, MIRE, Rencontres et recherches. 
Edwards, J., et J.-P. Révauger, éd. 1998. Discourse on Inequality in France and Britain. AIdershot, Ashgate. 
Gordon, D., et P. Spicker, dir. 1999. The International Glossary on Poverty. Londres, Zed Books.