APPEL DE CONTRIBUTIONS

DATE LIMITE : 30 AVRIL 2019

LSP 84, AUTOMNE 2020

 

Police et démocratie

 

Sous la direction de : Francis Dupuis-Déri (Université du Québec à Montréal), Pascale Dufour (Université de Montréal) et Anaïk Purenne (Université de Lyon)

 

À quoi sert la police dans une démocratie représentative ? Comment encadrer le travail policier et garantir sa légitimité dans un État de droit ? Quelles sont les relations entre l’État, la police, les différents corps policiers et la société ? Quelles transformations récentes affectent la police, son statut, son rôle, ses missions, ses doctrines, ses modes de commandement, ses pratiques ? La police révèle-t-elle certaines limites de la démocratie représentative ? La police est-elle compatible avec d’autres conceptions de la démocratie (délibérative, participative, directe, etc.) ? Peut-on réellement démocratiser des organisations aussi complexes, qui gèrent souvent un portefeuille de missions sensibles allant de la lutte antiterroriste au maintien de l’ordre, en passant par la sécurité publique et la police judiciaire ? Quel est le rôle des sciences sociales, ainsi que des mouvements sociaux qui dénoncent les violences policières, l’opacité des décisions et des pratiques, dans les transformations des liens entre police et démocratie ?

Ces questions sont au cœur de ce numéro thématique de Lien social et Politiques. Elles importent d’autant plus que « la police n’est pas une institution isolée : produit de la société dans laquelle elle agit, elle pèse sur elle en retour et contribue à la production de l’ordre social »[1]. Elles posent en premier lieu des enjeux liés aux fondements philosophiques de la démocratie libérale et aux principes juridiques de l’État de droit, qui limitent et encadrent théoriquement la police et ce qu’elle doit et peut faire. En second lieu, les différences nationales quant à la gestion de la police au sein de l’État poussent à prendre en considération ce qui se passe sur le terrain, notamment par l’observation des pratiques policières et les réactions qu’elles soulèvent. La dimension territorialisée de ces pratiques est importante parce qu’impliquant différents paliers de gouvernements et des polices au statut varié (police locale, gendarmerie, corps de police municipaux ou provincial, etc.). L’idée de « police » se pluralise enfin, avec des acteurs dépendants de différents gouvernements, mais aussi des acteurs privés, parfois internationaux, engagés dans des missions de sécurité et de maintien de l’ordre.

Les relations entre polices et société ont aussi évolué récemment. Depuis les années 1990, les États libéraux (y compris républicains) ont choisi de resserrer les règles qui régissent la sécurité intérieure en transférant davantage de pouvoir à la police, processus qui s’est accentué suite à l’attaque aérienne du 11 septembre 2001 contre les États-Unis. De plus, de nouveaux acteurs « intermédiaires » font leur apparition dans le travail policier, comme les agences privées de sécurité qui interviennent dans l’espace public ou dans des institutions publiques comme les universités. Les stratégies mises en œuvre par la police sont aussi bouleversées : militarisation des équipements et de la formation, police 2.0.

Ces dynamiques sont accompagnées par un fort développement de la recherche en sciences humaines et sociales au sujet de la police. Ce champ apparaît comme diversifié, soulignant l’importance de la police dans les sociétés démocratiques et les nouvelles questions qu’elle soulève en lien avec les transformations de ses missions et moyens. En consultant les tables des matières de la revue Policing and Society pour 2018, il est possible d’identifier deux grands axes de travaux. L’un porte plus sur l’organisation que constitue la police. Il regroupe des travaux sur l’évolution du travail et des techniques policières, comme, par exemple, sur le port de caméra individuelle par les agents ou les pratiques d’interrogatoires de victimes de violence sexuelle. Cet axe recouvre aussi des travaux sur des dimensions organisationnelles et de gouvernance de la police, comme la « McDonaldisation[2] » de la relation entre la police et les universitaires. L’autre axe s’intéresse plus directement aux relations entre la police et différents groupes sociaux : jeunes de la rue, musulmans en Grande-Bretagne, mouvement Occupy ou, plus largement, rapport à l’homosexualité. Cet axe interroge les dispositifs mis en place pour favoriser les relations entre corps policiers et société, par l’entremise des réseaux sociaux, de rencontres de quartier en vue de développer une « co-gouvernance » avec les résidents, ou la planification de manifestations de rue.

Face au risque d’un éclatement de la recherche consacrée au « policing »[3], on assiste au développement d’une perspective comparative visant à interroger les convergences et les divergences à l’œuvre dans les sociétés démocratiques. Cette perspective s’inscrit dans un effort de théorisation visant à éclairer les dynamiques de transformation qui travaillent les politiques et les organisations policières. Comme le souligne Jacques de Maillard, « cette exigence de comparaison est d’autant plus évidente à un moment où des techniques et innovations policières (du community policing à la « police guidée par le renseignement ») semblent se diffuser à l’échelle planétaire, où l’austérité budgétaire définit un ensemble de contraintes s’imposant aux polices, où les policiers peuvent voyager d’un pays à l’autre, et où, tout simplement, l’on peut surfer sur les sites internet d’institutions académiques ou policières qui produisent des fiches de bonnes pratiques aux bienfaits présentés comme universels ».[4]

On assiste parallèlement à la consolidation des études critiques sur la police, aussi connues sous le nom de « democratic policing », qui ont pour objectif d’évaluer comment l’action de la police contribue à (re)produire des rapports de domination, exacerber les inégalités et limiter la participation citoyenne. Pour le dire en termes positifs, il est possible d’identifier quatre critères d’évaluation d’une police démocratique : respecter le cadre de la loi (et être indépendante du gouvernement), respecter et protéger les droits fondamentaux, être redevable à la population, être avant tout au service des individus plutôt que des groupes privés.

Dans le prolongement de ces différentes perspectives d’analyse, nous sommes intéressés par des contributions qui s’attarderont aux relations entre polices et démocratie que ce soit à partir de l’organisation et de la pratique policière ou des relations entre ces organisations et différents groupes ou les manières dont elles interviennent dans certaines situations. Plus spécifiquement, mais non exclusivement, les propositions pourront couvrir :

  • des comparaisons entre pays et époques, ainsi que des généalogies des régimes policiers dans différents États, y compris dans les démocraties qui glissent vers des régimes plus autoritaires.
  • les contextes de « crise de légitimité policière » (scandales médiatisés, corruption, bavures, déviances, etc.) et leurs traductions éventuelles en termes de mesures ou réformes visant à renforcer la transparence, le contrôle, la représentativité ou l’ouverture de la police.
  • les processus de circulation transnationale de doctrines ou de modèles d’intervention s’inscrivant dans des visées de démocratisation de la police.
  • l’ouverture de la police aux savoirs et à la critique, issus notamment des sciences sociales (criminologie, droit, sociologie, etc.).
  • la gouvernance des différents corps policiers.
  • les transformations des stratégies et des modes d’action policiers et les défis politiques posés par ces changements (recours à des agences de sécurité privée ; expérimentation de nouvelles méthodes d’intervention, dont la fonction « sociale » auprès des populations marginalisées, etc.).
  • les mobilisations citoyennes et populaires qui dénoncent les pratiques policières portant atteinte aux valeurs démocratiques, et les éventuelles recompositions de leurs répertoires d’action.

[1]Jérémie Gauthier, Fabien Jobard, Police : questions sensibles, Paris, La vie des idées/PUF, 2018, p. 5.

[2]Jackie Goode, Karen Lumsden, « The McDonaldisation of police-academic partnerships : organisational and cultural barriers encountered in moving from research on police to resesarch with police », Policing and Society, vol. 28, no. 1, 2018, pp. 75-89 [Heslop, R., 2011. The British police service: professionalization or ‘McDonaldization’? International journal of police science & management, 13 (4), 312–321, Ritzer, G., 2004. The Mcdonaldization of society. Londres : Sage].

[3]Le champ est de surcroît traversé par différents débats quant à savoir par exemple s’il est préférable, d’un point de vue épistémologique et politique, d’effectuer de la recherche avec la police ou sur la police.

[4]Jacques de Maillard, Polices comparées, Paris, LGDJ, 2017, p. 12.

Les auteur·e·s sont invité·e·s à envoyer une proposition de contribution (1 à 2 pages, ou environ 6000 signes) à l’intention des responsables du numéro (dupuis-deri.francis@uqam.ca ; pascale.dufour@umontreal.ca ; anaik.purenne@entpe.fr) avant le 30 avril 2019, en précisant leur affiliation universitaire.

Les auteur·e·s dont la proposition aura été retenue par le comité de rédaction seront invité·e·s à soumettre un article complet pour le 1er août 2019.

 

 


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