APPEL DE CONTRIBUTIONS

DATE LIMITE : 10 SEPTEMBRE 2019

LSP 85, AUTOMNE 2020

 

Entre parentalité positive, déterminisme parental et usages politiques des neurosciences : la socialisation primaire au 21e siècle

 

Sous la direction de : Claude Martin (Directeur de recherche au CNRS, UMR 6051 Arènes Université de Rennes, École des hautes études en santé publique) et Xavier Leloup (Professeur agrégé, INRS Urbanisation, Culture et Société)

 

L’idée de « déterminisme parental » a été avancée à la fin des années 1990 par Frank Furedi pour épingler une tendance croissante dès cette époque à faire des pratiques et comportements parentaux la cause première de nombre de problèmes sociaux. Des néologismes sont apparus sensiblement au même moment (parenting, en anglais, parentalité, en français), pour désigner ces pratiques et comportements parentaux et privilégier, en somme, des réflexions sur ce que font les parents, plutôt que sur qui ils sont.

Frank Furedi écrivait ainsi en 2001 : « Le parenting est devenu l’une des questions les plus vivement débattues du 21e siècle. Si la culture occidentale attache une telle importance au parenting, c’est qu’il est considéré potentiellement comme la source de tous les problèmes sociaux qui affectent nos communautés (…). Le déficit de compétence parentale est accusé d’être la cause des problèmes de santé mentale des enfants, des difficultés éducatives, des comportements antisociaux ; les conséquences destructrices de cette mauvaise parentalité produisant leurs effets tout au long de la vie d’un individu ».

Il faut sans doute distinguer cette hypothèse du déterminisme parental de celle de la « reproduction sociale », que l’on pourrait rapprocher au nom d’une commune lecture en termes de détermination sociale, de façonnage des conduites et d’incorporation des habitus. La différence fondamentale réside principalement dans le changement de contexte entre les travaux sur la reproduction sociale des années 1960 et 1970 (Bourdieu et Passeron, 1970), ceux des années 1990 qui décrivent finement les pratiques socialement situées des familles et leurs conséquences en termes d’incorporation de dispositions sociales (Lahire, 1995), et ceux qui apparaissent plus de vingt ans plus tard sur le déterminisme parental. Mais ne faut-il pas souligner une autre différence, à savoir la volonté de souligner les effets de classement et de stratification de la première, par rapport à la critique de la logique individualiste et comportementaliste de la dernière orientation. Les politiques publiques entourant le rôle de parent évoluant aussi pour être moins portées par l’État et ses institutions, l’école par exemple, mais plus souvent promues par des acteurs privés, tels que des fondations, et ciblant d’abord les individus et des acteurs associatifs et communautaires.

Le ciblage des pratiques parentales a conduit à la définition d’un certain nombre d’interventions, de programmes et même à un nouveau pilier des politiques en direction des familles, sous l’appellation de politique de soutien à la parentalité. Cette tendance à responsabiliser les parents a eu entre autres effets d’accorder une place centrale à l’idée de compétences parentales, de parenting skills, avec comme conséquence l’idée que ces compétences peuvent être formalisées, enseignées, d’où le déploiement d’un véritable marché du conseil et du coaching parental. En proposant d’insister sur les conséquences du travail parental sur les enfants, sur leur bien-être, leur adaptation au monde, les experts en parenting sont donc parvenus en même temps à s’imposer pour diagnostiquer les manques et insuffisances du travail parental et à promouvoir leurs méthodes et leurs outils. En réduisant parfois le travail parental à un ensemble de conduites et de comportements efficaces et efficients, ces experts ont aussi souvent privilégié des méthodes d’administration de la preuve fondées sur une certaine conception du travail scientifique : le recours aux essais randomisés contrôlés, socle de l’evidence-base policy, de l’evidence-based education, ou de l’evidence-base parenting program.

À la lumière de ces développements, une jonction s’est peu à peu établie entre certains types de savoirs disciplinaires allant de la psychologie positive à certaines applications en neuroscience, sans parler de l’économie du bonheur et des tentatives de formaliser les méthodes et les dispositifs garantissant l’accès à celui-ci.

Dans le numéro que nous proposons, quatre principales directions nous sembleraient pertinentes :

  • La première pour revenir sur cette hypothèse d’un déterminisme parental, sur son apparition et ses développements. Il s’agirait ici d’analyser les conditions qui ont présidé non seulement à l’apparition de ce type de lecture, mais aussi à sa relative hégémonie dans certains secteurs ou pays. La mise en discussion avec d’autres travaux sur la socialisation serait bienvenue.
  • La deuxième direction pourrait consister à examiner la façon dont des savoirs et résultats issus des neurosciences ont été utilisés par des décideurs publics, voire même littéralement politisés pour concevoir des mesures et des politiques publiques, et même des interventions en direction des familles et des enfants. Une discussion sur les méthodes d’evidence-based dans ce domaine est attendue.
  • La troisième direction pourrait accueillir des contributions portant sur les effets de cette « idéologie » sur les pratiques des professionnels de la petite enfance (infirmiers, puéricultrices, travailleurs sociaux, voire enseignants en maternelle ou primaire), mais aussi sur les parents eux-mêmes. Comment cette idéologie leur est-elle transmise et quels effets a-t-elle sur les pratiques et domaines d’intervention ? A qui s’adresse-t-elle (en termes de différence de genre, de classe) et à quoi sert-elle ? Comment les politiques et programmes à l’attention des parents contribuent-ils à redéfinir leur rôle, à l’intérieur de la cellule familiale, mais aussi au sein de la parenté ? Quelle transformation de rôle et de style parental se dessine et comment recoupe-t-elle les rapports sociaux de genre ?
  • La quatrième direction pourrait concerner le rôle des variables culturelles, négligées, voire littéralement oubliées dans ces modes d’interprétation. Ces composantes culturelles se manifestent non seulement dans les écarts entre normes et représentations des fonctions et des rôles parentaux selon les cultures d’origine, les trajectoires migratoires, mais aussi selon les milieux sociaux, et bien entendu selon les genres et les générations. Cette troisième orientation pourrait ainsi permettre d’ouvrir d’autres pistes d’analyse des liens entre travail de socialisation primaire et secondaire.

Les autrices et auteurs sont invité·e·s à envoyer une proposition de contribution (1 à 2 pages, ou environ 6000 signes) à l’intention des responsables du numéro (claude.martin@ehesp.fr, Xavier.Leloup@ucs.inrs.ca) avant le 10 septembre 2019, en précisant leur affiliation universitaire.

Les autrices et auteurs dont la proposition aura été retenue par le comité de rédaction seront invité·e·s à soumettre un article complet pour le 10 décembre 2019.

 

 


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