APPEL DE CONTRIBUTIONS

DATE LIMITE : 15 DÉCEMBRE 2019

LSP86, PRINTEMPS 2021

 

Le pouvoir des émotions

 

Sous la direction de : Anne Perriard (Haute école de travail social et de la santé, Lausanne) et Cécile Van de Velde (Université de Montréal)

 

Les émotions sont au cœur de l’actualité : la colère se manifeste dans des affrontements à Hong Kong et par le rejet de l’Union européenne au Royaume-Uni. Au niveau mondial, l’inquiétude face aux changements climatiques et à la pollution favorise de nouveaux discours et l’émergence de mouvements sociaux transnationaux. En Algérie, l’indignation face à la réélection du président conduit la jeunesse à se réapproprier le politique. Avec le mouvement #MeToo, la prise de parole de quelques femmes a transformé des expériences individuelles et passées sous silence en mouvement collectif. Dans ce numéro de Lien social et Politiques, nous cherchons à mieux saisir cette dynamique des émotions et les processus par lesquels elles peuvent se transformer en pouvoir social et politique.

Émotions et politique : un champ émergent

Si l’histoire de la sociologie des émotions a montré que Max Weber ou Émile Durkheim avaient déjà fourni une théorisation des affects, les sciences sociales contemporaines ont produit peu d’outils pour prendre en compte cette dimension des pratiques humaines jusque dans les années 1990 (Woodward, 1996) malgré leur caractère central et transversal (Turner, 2009). Cette lacune peut s’expliquer par deux oppositions.

La première, issue de la pensée des Lumières, a produit une dichotomie entre les émotions et la raison, laquelle oppose également le corps de l’esprit (Quijano, 2007 ; Stoetzler et Yuval-Davis, 2002). Cette construction binaire opère une hiérarchie entre ces deux notions et participe à dévaloriser l’émotion, perçue comme une perturbation de l’âme et du corps (Deluermoz, Fureix, Mazurel et Oualdi, 2013).

La deuxième dichotomie, découlant de la précédente, est celle opérée entre les sciences sociales et les sciences naturelles (Brennan, 2004). Cette division entre la nature et le social, qui a pour effet de renvoyer l’étude du corps à la biologie, rend particulièrement difficile l’étude des dynamiques sociales reliées aux émotions (Ahmed, 2004).

Malgré ces difficultés, de nombreuses recherches en sciences sociales se sont emparées des émotions depuis les années 90 et constituent ce qui a été nommé le « tournant affectif » (Clough, 2008 ; Woodward, 1996). Elles prennent notamment appui sur les travaux pionniers de Arlie Hochschild et de David Heise, qui ont posé les bases d’une approche sociologique des émotions et des affects, attentive à leurs modes de structuration sociale et à leurs implications politiques (Heise, 1979, Hochschild, 1979). La question des émotions et des affects se voit de plus en plus investie au sein de champs de recherche dont elle était usuellement absente, tels que la santé, l’éducation, le travail, etc. Dans ce contexte, la dimension politique des émotions a fait l’objet d’un intérêt particulier depuis une dizaine d’années, et ce en lien direct avec l’histoire politique de la décennie, marquée par des mouvements sociaux massifs et par la montée des populismes.

Tout d’abord, dans le sillage des mouvements d’« indignation » post-2011, un front de recherche s’est ouvert sur la question du rôle et de la place des émotions dans les mouvements sociaux. Des travaux éclairent alors l’essor de nouveaux modes de diffusion des émotions et le rôle accru des médias sociaux dans la globalisation des protestations : ils soulignent par exemple la diffusion de « réseaux de la colère et de l’espoir » (Castells, 2015), ou l’émergence d’un « âge de la colère » au niveau planétaire (Mishra, 2017). Ils invitent parallèlement à mieux saisir la multiplicité des émotions morales et politiques présentes dans l’espace-temps même des protestations et leurs liens avec l’indignation (Jasper, 2014 ; Bericat, 2016 ; Pickard, Bessant, 2018).

Plus récemment, suite aux dynamiques électorales de ces dernières années, l’attention s’est portée sur les liens entre émotions et populismes : de nombreux travaux se penchent sur les mécanismes de mobilisation de multiples émotions — notamment la peur et la colère — au sein de discours politiques à caractère populiste (Ballet, 2012 ; Lamont, Park, Ayala-Hurtado 2017). L’accent est prioritairement mis sur le « ressentiment » pensé comme un ensemble d’affects mobilisés par le populisme de droite : sur ces problématiques, on doit à Arlie Hoshchild un travail ethnographique très remarqué sur des adhérents du Tea Party, mettant en valeur leurs sentiments croissants de colère et de nostalgie de ces militants plutôt âgés, enclins à se sentir « étrangers dans leurs propres pays » (Hoshchild, 2018).

Le pouvoir des émotions : genèse, agrégation, politisation

Or, ces recherches sur le lien entre émotions et politique ont deux points communs : premièrement, elles se centrent sur leurs formes collectives et déjà politisées, telles qu’elles se manifestent dans les comportements militants, le vote, les contestations ou les discours politiques. Autrement dit, les émotions sont prioritairement saisies ex post, une fois transformées en acte politique institué. Deuxièmement, elles ne traitent que des émotions perçues négativement, comme la peur, la colère ou la haine et laissent le champ des émotions « positives » largement inexploré.

Ce numéro sur le « pouvoir des émotions » propose de renverser cette perspective pour saisir en amont la trajectoire sociale de ces émotions, depuis leur genèse dans les parcours de vie, jusqu’à la façon dont celles-ci vont modeler en retour le rapport au politique. Sans postuler de leur rôle positif ou négatif, ni de leur destinée politique, il vise à éclairer les canaux par lesquels les émotions vont se muer en pouvoir de transformation ou de conservation sociale et politique. Nous voulons ainsi donner une place aux travaux qui éclairent les processus de production sociale, de collectivisation et de politisation de ces émotions, afin de remettre, selon les mots du philosophe Spinoza, « les émotions, les désirs et les affects au centre de la vie politique ». De plus, nous cherchons à susciter des études qui se saisissent du pouvoir des émotions construites comme positives. La joie, l’amour ou l’empathie sont-ils des leviers de mobilisation collective ? Existent-ils des liens entre ces émotions et l’engagement politique ?

Dans cette perspective, les articles sont invités à contribuer à l’un de ces trois axes de recherche. En raison de la diversité des définitions mobilisées dans le champ des émotions, nous encourageons les autrices et auteurs à clarifier les concepts utilisés.

  • Genèse et production sociale des émotions : les émotions dans les rapports sociaux de pouvoir

Un premier axe s’intéresse à la genèse sociale et politique des émotions : il vise à saisir la façon dont les émotions peuvent s’ancrer dans les rapports sociaux de pouvoir, et prendre leur source dans des expériences ou des épreuves sociales ou politiques telles que la discrimination, la domination, ou certaines inégalités. Une telle question fait l’objet d’un intérêt croissant en sciences humaines et sociales : plusieurs travaux de ces dernières années envisagent les émotions comme des expériences individuelles inscrites dans des rapports sociaux inégalitaires ou des relations d’offense inter-groupes (Crossley, 2009 ; Mackie, Smith, 2016). Cette perspective se développe particulièrement au sein des approches féministes, à l’image d’Elizabeth Spelman qui envisage la colère comme une réaction à la « subordination » (Spelman, 1989). On la retrouve également dans les approches des émotions sociales liées aux discriminations raciales, qui les appréhendent comme autant de réponses au sentiment d’injustice (Dover, Major, Kunstman, 2015). Gayatri Chakravorty Spivak souligne quant à elle le pouvoir de l’empathie pour transformer les relations discriminantes (Spivak, 1988). Nous invitons ici les contributions à prolonger et faire dialoguer ces perspectives, afin de mieux saisir la place et le rôle de certaines épreuves sociales dans la production des émotions.

  • Du « je » au « nous » : diffusion et collectivisation des émotions

Un second axe s’intéresse plus directement aux processus de diffusion et d’agrégation des émotions, en identifiant les conditions de passage d’émotions individuelles à des émotions collectives : il s’agit à partir d’analyser à quels moments, dans quels contextes et sous quelles conditions une émotion est vécue non plus de façon isolée, mais devient une émotion partagée. Dans cette perspective, nous chercherons à saisir par quels processus les émotions contribuent — ou non — à la formation d’un « nous » politisé. Nous nous intéressons par exemple aux processus de mises en résonnance transnationale des émotions : en particulier, les articles pourront contribuer à documenter le rôle supposé des médias et des réseaux sociaux dans la création de nouveaux circuits et modes d’expression des émotions, comme dans le mouvement #MeToo par exemple. De plus, les articles pourront éclairer le rôle des émotions dans la création de collectifs sociaux ou politiques, et ce pour des émotions codées comme positives ou négatives. À titre d’exemple, si l’indignation a amené les « Gilets jaunes » dans la rue, la joie collective semble être un des éléments qui peut également expliquer la force du mouvement. Inversement, les articles pourront s’intéresser aux freins et aux difficultés pesant sur cette diffusion des émotions, et éclairer des cas où les émotions individuelles ne se collectivisent pas, et peuvent conduire au contraire à un retrait du politique.

  • Politisation des émotions et changement social

Ce dernier axe s’intéresse plus directement aux effets politiques de ces émotions, que ce soit comme ressort de changement social ou, au contraire, comme force de maintien de l’ordre. Il vise à explorer la mise en actes de ce pouvoir des émotions dans la sphère sociale ou l’arène politique. Les articles pourront éclairer la façon dont elles vont être légitimées, mobilisées, transformées dans l’espace public, que ce soit dans les campagnes politiques, les discours partisans ou certains débats sociaux par exemple. A ce jour, les travaux de recherche ont surtout insisté sur les liens entre certaines émotions — telles que la colère et le ressentiment — et les populismes de droite (Fassin, 2017, Bonikowski, 2017), mais d’autres formes de mobilisation et de politisation des émotions pourraient être explorées : nous invitons à ouvrir la réflexion à différentes institutions ou acteurs publics et sociaux — potentiellement hors des institutions représentatives — et à d’autres échelles, locales ou transnationales. Par ailleurs, nous encourageons les autrices et auteurs à explorer la multiplicité et la diversité des émotions mobilisées respectivement dans la formulation d’alternatives sociales ou de conservatismes politiques.

Les autrices et auteurs sont invité·es à envoyer une proposition de contribution (1 à 2 pages, ou environ 6000 signes) à l’intention des responsables du numéro (cecile.vandevelde@umontreal.ca, anneperriard@gmx.net) avant le 15 décembre 2019, en précisant leur affiliation universitaire.

Les autrices et auteurs dont la proposition aura été retenue par le comité de rédaction seront invité·e·s à soumettre un article complet pour le 30 mars 2020.

 

 


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